Série Monsanto : les abeilles sauvées par la firme, pour le meilleur ou pour le pire ?

Les pollinisateurs continuent de mourir à un rythme effréné, une tendance qui inquiètent les autorités. Si les coupables sont multiples, les solutions se font rares. Monsanto, contre toute attente, a décidé de se lancer dans la lutte pour sauvegarder les butineuses.

©Jean-Raphaël Guillaumin
©Jean-Raphaël Guillaumin

La spirale infernale se poursuit pour les apiculteurs. Aux Etats-Unis, 42% des essaims ont été perdus, entre 2014 et 2015. Un chiffre catastrophique car les récoltes annuelles dues à la pollinisation des abeilles représentent 15 milliards de dollars dans le pays. En France, la production de miel a chuté d’un tiers entre 2013 et 2014 avec 10 000 tonnes fournies par rapport à 32 000 tonnes en 1995. D’où vient ce syndrome d’effondrement des essaims ou Colony Collapse Disorder (CCD) ? Et que vient faire la multinationale Monsanto dans cette problématique ?

Monsanto se lance dans le sauvetage des abeilles

Éviter l’effondrement des essaims grâce à la technologie : voilà le nouveau pari de Monsanto qui rachète la société israélienne Beeologics en 2011, spécialisée dans la recherche sur les abeilles et dans l’amélioration de leur santé. Avec cette acquisition, la multinationale crée BioDirect Bee Health provenant de la gamme de produits de bio-contrôle, BioDirect. Ce composé, toujours en phase de développement, devrait rendre les abeilles plus résistantes au parasite Varroa destructor mais aussi à d’autres virus. En 2013, la multinationale a d’ailleurs organisé un sommet sur la protection des abeilles en partenariat avec Project Apis m. à Saint-Louis. Parmi les invités, Gus Rouse, éleveur de reines et propriétaire de la société Kona Queen à Hawaï.

De là, à imaginer une production d’abeille transgénique rattachée à la firme ? Une inquiétude exprimée par Gilles Ratia, président d’Apimondia, la Fédération Internationale des Associations d’Apiculteurs lors d’un congrès en 2013. Réponse de Jerry Hayes, responsable de la recherche sur les abeilles chez Monsanto : « Nous n’avons pas l’intention de modifier génétiquement une abeille, ou d’en créer une qui ne polliniserait que les semences de Monsanto. Notre but est de protéger leur santé ». Depuis cet échange, c’est « silence radio » entre la firme et Apimondia selon Gilles Ratia qui n’a pas plus d’informations sur les recherches opérées par Monsanto.

Pour lui, l’important est de se concentrer sur « les produits naturels (huiles essentielles), les biotechnologies et surtout l’obtention de lignées d’abeilles tolérantes ». Au contraire, les solutions proposées par les grands industriels afin d’éradiquer les virus, seraient des « massues chimiques », pouvant rendre les virus plus résistants à certaines molécules.

Une surmortalité inexpliquée

©Hasenläufer
Des parasites Varroa destructor sur une abeille juvénile ©Hasenläufer

Depuis plus de quinze ans, les abeilles (Apis mellifera) sont victimes de multiples causes entrecroisées. Outre le changement climatique, les cultures peu diversifiées et le stress, la théorie la plus répandue est celle d’une infection, causée principalement par le parasite Varroa destructor, qui rend l’abeille vulnérable à de nombreuses maladies. L’IAPV, un virus de paralysie aiguë (étudié pour la première fois en Israël en 2004) serait tout aussi coupable du déclin. Si ceux-ci étaient déjà présents avant que le phénomène  d’effondrement ne se manifeste, les scientifiques n’excluent pas une possible mutation, compte tenu du nombre d’élevages industriels qui leur constitue un environnement favorable. Selon Gilles Ratia, la plupart agirait comme « pathologie opportuniste qui intervient, presque en tant que fossoyeur, sur des abeilles dont le système de défense immunitaire a été déjà sérieusement amoindri par exposition aux pesticides à des doses parfois très difficilement détectables ». Autre facteur, les pesticides, les apiculteurs mettent également en cause le frelon asiatique, apparu pour la première fois en 2005 qui prolifère notamment en France et s’attaque aux ruches.

Cette surmortalité risque d’avoir des conséquences désastreuses pour l’Homme. Selon une étude publiée dans le journal scientifique The Lancet, la disparition des pollinisateurs pourrait provoquer 1,4 millions de morts de plus par an notamment en raison d’une augmentation des carences en vitamine A et en vitamine B9, mais aussi d’un risque accru de maladies cardiaques, d’accidents vasculaires cérébraux (AVC) et de certains cancers.

Les néonicotinoïdes, principaux suspects

Si les pesticides en général, sont pointés du doigt par les écologistes et la plupart des associations d’apiculteurs, les néonicotinoïdes (développés dans les années 90) sont particulièrement dénoncés. L’Assemblée nationale a d’ailleurs voté, le 19 mars, l’interdiction des produits de leur famille à compter de janvier 2016. Un texte qui doit encore être validé par le Sénat.

Cette famille d’insecticides serait l’une des principales causes du déclin des pollinisateurs selon plusieurs recherches dont celle du biologiste Chensheng Lu, de l’université d’Harvard. L’année dernière, le scientifique a publié une étude dans le journal Bulletin of Insectologie démontrant le rôle prépondérant de ces pesticides dans la disparition des abeilles. Sur 18 essaims d’abeilles étudiées, 12 ont été traitées avec des néonicotinoïdes sous deux différentes formes. À la suite de la période hivernale, durant laquelle la plupart des ruches se vident de l’ordre de 10% environs, la moitié des colonies sous produits phytosanitaires ont continué de se vider jusqu’à extinction totale. Les essaims témoins n’ont compté, quant à eux, qu’un groupe avec un taux de mortalité plus élevé. Les conclusions rendent responsables les pesticides, d’altération des fonctions cognitives, de la mémoire et du comportement des abeilles.

Selon le président d’Apimondia, à dose létale, ces produits « affectent leur système nerveux central provoquant la paralysie et la mort ». En quantité modérée, les néonicotinoïdes altèrent en outre, le sens de l’orientation, les sécrétions de gelée royale, ou encore la thermorégulation.

©Brian Robert Marshall
©Brian Robert Marshall

Les industriels protestent contre la stigmatisation

Syngenta et Bayer sont les figures de proue du commerce de néonicotinoïdes. Les deux grands groupes industriels ont fait face aux accusations en répliquant que le facteur viral était plus important que l’utilisation des pesticides. Bayer a par exemple expliqué qu’une bonne utilisation des néonicotinoïdes dans les champs ne posait pas de problème en témoigne la bonne santé des abeilles en Australie où l’insecticide n’a pas d’encadrement particulier. Le groupe rappelle également, pour sa défense, que la restriction de l’usage par la Commission européenne de trois composés : le thiaméthoxame, la clothianidine et l’imidaclopride pendant deux ans n’a pas enrayé la spirale de mortalité des butineuses. À noter que ce nouvel encadrement ne concerne que certaines cultures. Bayer et Syngenta avaient vivement protesté contre ce durcissement de la réglementation.

Les abeilles ne sont pas les seules à mourir. De nombreux autres pollinisateurs sont victimes des pesticides et du changement climatique dont les bourdons.

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Victoria Putz

Née dans la petite bourgade tranquille de Saint-Cloud, Victoria a vite aspiré aux voyages. Étudiante en journalisme et disciple de la presse écrite, elle roule sa bosse entre web magazines spirituels, culturels et généralistes. Après avoir passé deux mois à l’hebdomadaire TelQuel dans la très animée Casablanca au Maroc, elle entre à Néoplanète pour assouvir sa soif de culture environnementale.