Matthieu Ricard : Changeons notre regard

La crise remet en question nos réflexes, nos habitudes, notre rapport à l’argent. Le moine bouddhiste Matthieu Ricard, photographe et traducteur du dalaï-lama, qui vit dans le monastère de Shéchèn, au Népal, analyse les leçons que nous pouvons en tirer. Il vient de sortir Plaidoyer pour l’altruisme, chez Nil éditions, un ouvrage pertinent en cette période de récession que nous traversons. L’occasion de vous faire redécouvrir son interview, réalisée en 2011 par Michel Pascal, auteur du livre Notre crise est une chance – l’éthique de l’argent.

Michel Pascal : Cette crise est-elle une chance ?
Matthieu Ricard
: En tout cas, c’est une opportunité ! Non pour revenir le plus vite possible au système d’avant, qui est fondamentalement dysfonctionnel. Mais plutôt pour changer nos priorités, notre façon d’aborder la vie et les questions financières. Gandhi a dit : « Il y  suffisamment pour les besoins de tous, mais pas assez pour l’avidité de tous. » Tout vient du Produit Intérieur Brut (PIB) qui a été instauré en 1930, suite à la crise de 1929, pour stabiliser le chômage. Au début, la civilisation industrielle, scientifique, technologique avait pour but d’améliorer la qualité de l’existence. L’espérance de vie est passée de 40 à 80 ans, on a eu accès plus facilement à l’éducation, etc. Mais, dans les années 1930, le PIB s’est mis à indiquer la prospérité générale d’une nation, y compris la satisfaction de vie, ce qui n’avait aucun sens. Maintenant, quand ce genre d’indicateur baisse, tout le monde panique car on considère cela comme un échec.

M. P. : Mais le bien-être est capital !
M. R. :
Justement. Il suffirait de garder l’idée que tout ce que nous faisons vise au mieux-être de chacun. Les gouvernements doivent investir dans le bien-être. Si, pour améliorer cette qualité de vie, il fallait sacrifier un peu du Produit National Brut (PNB) et autres critères purement économiques, on ne percevrait pas cela comme un échec. Au lieu de s’intéresser aux taux d’inflation dans l’Union européenne, on pourrait parler, par exemple, d’écart à ne pas dépasser entre les riches et les pauvres ou d’égalité entre les hommes et les femmes au travail. Cela serait beaucoup plus sain ! On a vu ce qu’a donné la course au profit ! Si on réfléchit aux solutions possibles, on s’aperçoit que le seul et unique facteur qui fait le lien est l’altruisme.

M. P. : C’est-à-dire ?
M. R. :
Il faut faire le lien entre les échelles de temps différentes. Or l’économie en possède une très brève. L’altruisme éviterait que l’on ne récolte les économies de Monsieur Tout-le-Monde, et que l’on ne s’en serve comme au casino ! À moyen terme, l’altruisme améliore la qualité de vie. Et se répercute sur des générations, une famille, un travail. L’altruisme au travail éviterait cette précipitation de l’économie qui induit une baisse de la qualité de vie. Une entreprise ne peut pas faire des bénéfices sans humanité ! D’ailleurs, les salariés qui se sentent mieux dans leur entreprise sont plus motivés. L’altruisme prend aussi en compte les générations futures en pensant à leur bien-être. Sans cette attention
aux autres, les gens ont l’impression qu’ils sacrifient leur vie au seul profit de leur entreprise ! La crise nous permet de nous rendre compte que nous sommes sans cesse obsédés par le court terme.

M. P. : Peut-on imaginer une notion de profit altruiste ?
M. R. :
Des statistiques de l’université des Nations unies ont montré qu’un quart de la richesse mondiale est dans les mains de 1 % de la population. Que fait-on du surplus d’argent ? On l’investit souvent dans des choses inutiles pour la société. Dans les années 1970, quand j’étais en Inde, je vivais très bien avec 30 euros par mois ! Aujourd’hui, je reverse 100 % de mes droits d’auteur car je n’en ai pas besoin. Vouloir toujours plus ne fonctionne pas. Le dalaï-lama a dit que « Même si on avait le monde entier entre nos mains, on ne serait pas satisfait ».

M. P. : Donc, toute la question, c’est de changer notre rapport à l’argent.
M. R. :
Oui, et dans l’idéal de changer complètement ! On ne peut pas transformer uniquement notre rapport à l’argent. Le bonheur véritable se trouve dans les qualités humaines, telles que l’altruisme, la sérénité intérieure, la liberté intérieure, la compassion. Sans cela, on peut vivre dans un petit paradis en étant déprimé et, à l’inverse, être satisfait même si les conditions extérieures ont l’air déplaisantes.

M. P. : On est un chef d’entreprise face à un plan social, on est au chômage, notre carte bleue est bloquée. Quelle attitude adopter ?
M. R. :
Évidemment, il existe des cas tragiques et pas de solutions miracles, car nous vivons dans un système qui provoque ces drames. C’est peu à peu qu’il faut changer de cap, repenser la manière dont nous fonctionnons sur le court terme, revoir nos priorités. Les études du psychologue américain Tim Kasser, qui ont porté sur plusieurs dizaines de milliers de personnes durant vingt ans, ont montré que les gros consommateurs sont, en moyenne, moins heureux que les autres, ont moins d’amis et sont moins concernés par les questions globales, celle de l’environnement en particulier. La « simplicité volontaire » serait donc la meilleure solution. Cette crise ne semble pas avoir suffi à faire changer les mentalités, mais les signaux d’alarme continuent de se multiplier.

 

 

Grâce à Michel Pascal (à droite), auteur du livre Notre crise est une chance et grand ami du moine bouddhiste, Néoplanète a eu la chance d’obtenir une interview de Matthieu Ricard (à gauche).

M. P. : Alors, ce qui nous fait souffrir, c’est la confusion entre l’être et l’avoir ?
M. R. :
Plutôt la confusion entre la qualité de vie et cette idée qu’en possédant plus, on sera plus heureux. Une étude parue dans Science – L’argent ne fait pas le bonheur, sauf si on le donne, Money does not buy happiness, unless given away – montre que ceux qui sont les plus généreux sont ceux qui sont les plus satisfaits de leur qualité de vie. Il y a donc une relation entre altruisme et satisfaction de vie. Le vrai problème, c’est la confusion mentale. On cherche le bonheur, mais on lui tourne le dos. On voudrait éviter la souffrance et on se rue vers elle. C’est une sorte d’aveuglement. La vrai coupable, c’est l’ignorance.

M. P. : Peut-on dire que l’argent est comme une énergie ?
M. R. :
C’est un outil ! Qu’il faut bien utiliser. Avec mon association Karuna-Shéchèn, nous avons réalisé plus d’une centaine de projets humanitaires auxquels nous consacrons, chaque année, un million d’euros (www.karuna-shechen.org). Chaque centime compte, l’argent n’est pas à mépriser, c’est un moyen comme un autre ! Nous n’avons que 4 % de frais de fonctionnement, ce dont nous sommes très fiers ! Tout le reste finance nos actions d’éducation et de santé. Nous soignons 100 000 patients par an, nous construisons des écoles, des ponts et nous préservons les cultures.

M. P. : Tout le monde peut être altruiste, même ceux qui ne possèdent rien ?
M. R. :
J’ai justement rencontré un enfant suisse qui m’a donné toute sa tirelire pour contribuer à la construction d’une école en bambou au Népal. Chacun d’entre nous peut avoir des rapports harmonieux avec son entourage, au lieu d’être dans le conflit.

M. P. : Et dans le monde de l’entreprise, est-ce moins évident ?
M. R. :
On peut être moins agressif, plus flexible, attentif, vouloir partager ses réussites. Et développer des actions sociales. Le chef d’entreprise est important, il donne le ton altruiste. Les sociétés, qui ont une politique sociale et qui tiennent compte de la qualité de vie de leurs employés, sont des sociétés qui tourneront bien.

M.P. : Que devrait faire un président de la République pour améliorer la qualité de vie de ses concitoyens ?
M. R. :
Le bien-être se mesure. Par exemple, quel type de loi améliorerait la qualité de vie ? On ne peut pas se dire que le bien-être est un sous-produit du développement économique. D’ailleurs, le gouvernement français a prévu de réunir une commission pour étudier les critères du bien-être. On verra ce qu’elle en conclut !

M. P. : L’idée de changer passe-t-elle par la méditation ?
M. R. :
La méditation est un nom un peu exotique, mais l’entraînement de l’esprit, oui ! On ne peut pas changer tout à coup notre manière d’être. Cette crise, les gens ne l’ont pas désirée, mais, finalement, vont-ils saisir l’opportunité de changer ? J’ai peur que l’on ne soit soulagé quand les marchés reprendront, et que, de nouveau, apparaisse cette anesthésie provoquée par le ronronnement d’une prospérité momentanée qui ne résoudra rien.

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