Nouvelle : L’homme de l’ombre d’Aïcha Bebba

On nous parle de nombreux  dangers pour la planète, je vous invite aujourd’hui a réfléchir sur celui de la réduction de la couche d’ozone. Cela parait si lointain et on ne voit pas clairement les impacts sur l’homme. Dans cette nouvelle, « L’homme de l’ombre », je vous propose une projection dans un futur pas si lointain pour découvrir un monde ou la couche d’ozone aurait été bien réduite. Bon voyage et a bientôt pour un nouveau thème. Aïcha Bebba.

– « Accusé, levez-vous ! Attendu que votre attitude irresponsable prive la communauté de 2160 heures de soins bénins et conformément à l’article 2547 du code pénal, la cour vous déclare, à l’unanimité, coupable de crime de classe A et vous condamne à cinq ans de travaux forcés ».

La foule applaudit, un brouhaha de commentaires envahit le tribunal. Cette scène lui semble irréelle, tant le procès fut court et la sentence rapide. Verdict Coupable. Il garde la tête baissée, les épaules voûtées. Les gardiens se lèvent, le menottent, et l’emmènent vers sa nouvelle cellule. Les couloirs se succèdent, il ne voit plus les regards de haine, n’entend plus les insultes. Il marche comme un automate, amaigri, l’œil triste, absent. Il se souvient de ce jour où tout a basculé.

Cette fin d’après-midi-là, il y a 9 mois, il est 18h30, lorsque son réveil sonne. De ses longs doigts fins, en hâte, il recoiffe ses cheveux roux. Il enfile son manteau, ses gants et son chapeau. Chaque soir, il attend fébrilement cet instant magique. Enfin, il quitte son appartement. En franchissant la porte de son immeuble, une délicieuse bouffée d’air l’enivre. Pendant de longues minutes, il emplit d’oxygène frais, ses narines, sa bouche, sa gorge, ses poumons, toutes ses cellules, tout son corps. Il ne poursuit aucun but. Simplement il restera dans son quartier, flânera au grès de ses envies, aucun frein, juste du plaisir, aucune limite si ce n’est la fin de la nuit. Ce soir, comme souvent, il espère rencontrer la femme qui fera vibrer son cœur. Le soleil s’est évanoui, remplacé par un ciel bleu foncé et une lune blonde. Les volets des appartements ferment peu à peu. Derrière les vitres, les lumières s’allument.

En face de son immeuble, il s’assoit sur un banc et contemple sa ville. Les haut-parleurs, accrochés aux façades des maisons, pendent dans le vide et toute la journée diffusent des informations et des messages de propagande. Il observe les passants et aime à deviner leur vie. Cet homme qui sort du métro, costume gris, mallette noire, revient sans doute du travail, il a les yeux battus des tracas de la journée. Une femme au manteau rouge, une baguette dans une main, celle d’un enfant dans l’autre, fait de grandes enjambées. Le garçonnet court pour rester à sa hauteur. Elle est élégante, a du charme, mais il ne se voit pas encombré d’un enfant. Un homme gagne la bouche de métro. Il est noir, frêle, une cigarette à la main. Certains soirs, il l’a vu avec une blouse blanche débordant d’un sac à dos. Il doit être infirmier ou médecin. Il a le pas pressé des personnes qui vont au travail. Une autre femme tout de noir vêtue sort du métro, elle a la démarche lourde de son poids, trop ronde. Bien que les canons de beauté soient revenus aux femmes plantureuses, il les préfère longilignes.

L’homme roux se lève et décide de se promener. Il longe le square, l’école fermée. 19h30, dans quelques instants les réverbères vont s’allumer. Quelques pas encore et la lumière l’accueille. Il retire son chapeau, lève la tête au ciel.

–          Nuit, bonsoir mon amie. Me voici.

Enfin il vit. Il devient comme les autres. Ses cheveux paraissent châtains, il enlève gants et manteau. Anonyme parmi les autres.

Il reprend sa promenade dans les rues de sa ville. Les boutiques ferment les unes après les autres, les grilles descendent. Il vole çà et là quelques phrases.

« La journée a été bonne » dit le pharmacien.

« Je suis inquiète. A l’hôpital, ils m’ont dit que mon fils serait peut-être blond, tu te rends compte ?» se confie une femme à son téléphone portable.

La nuit avance et peu à peu les rues se vident. Les restaurants ont préparé les tables. Ils n’attendent plus que les clients. Dans les cuisines les sauces mijotent, les poêles et les casseroles s’échauffent.

Derrière les volets, les enfants dorment déjà. Lui, n’a pas sommeil, il est exalté par cette vie qui s’éveille. Les tenues de soirées sont de sortie maintenant. Devant la boite de nuit, appuyé contre un mur, il attend les premiers danseurs, leurs habits de fêtes, les robes à paillettes, les talons hauts, les coiffures travaillées et le maquillage qui met en valeur les visages, les regards, les yeux. Il préfère les femmes naturelles sans tous ces artifices, mais elles sont de plus en plus rares. Il observe les hommes, en costumes et chaussures de villes noires qui discrètement épient les femmes et choisissent déjà leur future cavalière. Il reconnaît les habitués, ceux du vendredi soir. L’homme grand aux cheveux noirs gominés qui arrive seul et sort chaque semaine avec une nouvelle conquête. L’astronaute, comme il l’a surnommé, porte un lycra gris moulant des pieds à la tête. La femme un peu gauche aux chaussures plates et jupes à volants, elle ne lui plaît pas non plus, trop peu sûre d’elle, trop peu de charme. Lorsque les danseurs, les séducteurs deviennent rares, il repart et s’enfonce dans les rues. Petit pincement au cœur, il n’a pas encore trouvé son âme sœur.

Les bars sont bondés, de plus en plus enfumés, les bières de début de soirée font place aux alcools forts. C’est à ce moment-là qu’il s’installe à l’endroit le plus sombre et s’oublie dans des cocktails de plus en plus forts. Parfois, il écoute les conversations mais jamais ne s’y mêle. Ses yeux vont frénétiquement de la porte d’entrée aux tables. Déjà deux heures, le patron du bar, en meneur d’hommes, annonce la fermeture, précipitant dehors les clients saouls, pour ne pas risquer un contrôle de la brigade de sécurité. L’homme roux part avec regret, impatient du lendemain.

Les derniers clients, le ventre repus, quittent les restaurants. Lentement on range, les serveurs se reposent épuisés sur les dernières chaises, le gérant commence à faire ses comptes.

La nuit avance et la ville devient déserte. Au coin de la rue une femme pressée serre son sac à main contre elle. Il est attiré par cette démarche chaloupée, mais lorsqu’elle se retourne laissant apparaître son visage dur aux traits masculins, le charme s’évapore. Dans les rares appartements encore éclairés, Les insomniaques et les noctambules donnent un semblant de vie aux façades endormies. La nuit avance, il lui faudra bientôt rentrer mais pour l’instant, il s’enfonce avec délice dans les rues sombres simplement éclairées par les lumières jaunes inoffensives.

5h, fatigué, il atteint la place du marché, s’assoit sur le perron d’un immeuble. Dans ce lieu de forte affluence, des caméras mobiles à 360 degrés surveillent la place à l’affût du moindre geste anormal, de fugaces attroupements. Ils avaient dit en les installant «  c’est pour mieux vous protéger ». Tant que le soleil n’apparaît pas, il reste dehors. Tant que les rayons du soleil n’affleurent pas, il a une chance de rencontrer une femme. Il lutte pour ne pas s’endormir. C’est l’heure pendant laquelle la vie semble s’arrêter, ceux de la nuit sont rentrés se coucher, ceux du matin ne sont pas encore sortis et lui reste en suspension entre les deux. Les robots-éboueurs le réveillent, il est 6h25. A demi-endormi, comme dans un rêve, il voit débouchant sur la place une femme féline. D’un pas décidé elle traverse la place. Vêtue d’une jupe courte, de bottines à talon aiguilles, elle a de l’allure. Il est attiré par ses yeux verts en amande, sa bouche pulpeuse. Ses longs cheveux laissés libres, lui donnent un air sauvage qui attise son désir. Elle passe devant lui sans le voir. Il se lève et la suit. Son cœur bat plus fort, plus vite lorsqu’à travers les rues, son besoin de la posséder devient grandissant. Un manteau enserre sa taille fine, son corps longiligne, ces proportions parfaites comme dans ses rêves diurnes.

Le temps passe, il veut savoir où elle va, qui elle est. Le jour pointe son nez déjà. Il la suit. Elle marche longtemps puis prend le métro. Elle s’assoit entre deux hommes, il reste debout appuyé contre la porte et l’observe. Il y a du monde, il voudrait l’aborder. Comme chaque fois, les sirènes retentissent dans la ville annonçant le couvre-feu. En dépit de tout bon sens, il ne veut pas encore rentrer chez lui. Pas tout de suite, pas encore, pas maintenant qu’il l’a enfin  trouvée. Dans le souterrain, les stations se succèdent, la nuit à l’intérieur fait place au jour dans les rues. Au loin, de nouveau le bruit strident des sirènes jaillit. Elle est belle avec ses longs cheveux noirs. Elle feuillette un magazine, son manteau négligemment posé sur ses jambes. Il n’a jamais vu femme aussi désirable. Il est conquis, ne veut pas la perdre de vue, il saura où elle travaille, il verra où elle habite, puis vite il rentrera chez lui à l’abri du soleil, et la nuit prochaine, il essaiera de la retrouver, de lui parler. Elle ne le voit pas, absorbée par sa revue, ne relève la tête que pour contrôler le nom des stations.

Les sirènes retentissent, puis la voix monotone d’une femme énonce  « 26 février 2050, 7h35. Attention, Attention, ceci est un message d’alerte. Le soleil se lève, les roux et les blonds doivent regagner rapidement leurs maisons ou porter leurs combinaisons de protection».

Il entend le message mais n’y croit pas, pestant contre ces machines toujours déréglées. Il ne peut être si tard se dit-il.

Enfin, elle descend du métro, station Etoile. Il est tout prêt, respire son parfum, mélange de muguet et de jasmin. Elle monte l’escalator. Il est derrière elle, fasciné par ses longues jambes fines. La lumière le surprend, il fait jour. Un beau soleil, comme on en voit rarement à Paris, lui chauffe les bras, le visage. Lui brûle le corps. Il n’a aucune protection. La douleur, les pustules sur la peau. Déjà on s’approche de lui on crie « attention au soleil ». Il s’affaiblit. Des bras le portent vers l’ombre. Il ne la voit plus, elle a disparu, ne lui reste comme souvenir que ses bras douloureux trahissant sa fragilité. Dans l’ambulance qui l’emmène aux urgences, il perd conscience. Neuf mois de traitement seront nécessaires pour réparer sa peau.

Lorsque la porte de sa cellule se referme, il commence à compter les jours qu’il passera à l’ombre.


Aïcha BEBBA est titulaire  d’un Master 2 en Ecologie. Elle travaille actuellement pour un grand groupe français.

Elle souhaite sensibiliser aux enjeux du développement durable par la littérature.

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