Le Relais envers et contre tout

Un livre d’entretien avec Pierre Duponchel. Fils de petits commerçants du Nord, ingénieur Arts et Métiers, Pierre Duponchel était promis à une brillante carrière de cadre dirigeant dans l’industrie. Au début des années 1980, il est conduit, par son activité de bénévole au sein d’une communauté Emmaüs, à créer l’association Le Relais. Son idée, remettre au travail, par la collecte, le tri et le recyclage du textile usagé, des personnes qui étaient en marge et leur redonner ainsi une place dans la société.
Depuis, cette démarche a permis la réinsertion de plus de 1200 personnes par le recyclage de vêtements usagés en France, au Burkina Faso, au Sénégal et à Madagascar.

Le Relais envers et contre tout
Editeur : Rue de l’échiquier, site : ruedelechiquier.net
Collection : Conversation Solidaires
144 pages
Prix : 12 €

Voici quelques extraits de l’ouvrage pour vous faire une idée du combat permanent de Pierre Duponchel en faveur de la réinsertion.

Quel déclic vous a conduit à créer le Relais ?
Il ne s’agit pas d’un déclic mais plutôt d’un cheminement et de circonstances favorables. Naturellement, j’ai toujours été enclin à rechercher un sens à ma vie à travers les autres. Durant mes années d’études à l’Institut catholique d’arts et métiers, j’étais impliqué dans diverses associations. Avec Amis de jeudi dimanche et ATD quart monde, j’accompagnais des adolescents en week-end et en vacances. Cela me passionnait de voir que ces gamins, qui faisaient les caïds dans la rue, avec lesquels on avait peur de se déplacer parce que ça finissait souvent avec un vol ou une connerie, étaient en fait des réserves d’intelligence. Ils avaient seulement besoin d’être encadrés. Le fait qu’ils soient laissés à eux-mêmes me donnait l’impression d’un immense gâchis. Le travail d’ATD quart monde, qui venait de s’implanter dans le quartier de Moulins-Lille et qui s’occupait du quotidien des gens, me passionnait. Leurs volontaires remontaient les aspirations des habitants et essayaient de faire bouger les choses en partant du terrain. À la fin de mes études à l’Icam, en 1975, j’ai fait mon service militaire. L’année suivante, j’ai entamé une carrière d’ingénieur chez Roquette à Cambrai, comme responsable de fabrication. Ma vie était un peu comme sur des rails : études supérieures, stage de fin d’études débouchant sur une embauche… Entre-temps je m’étais marié. Je ne me posais pas encore de questions. Mais au bout d’un certain temps on finit toujours par s’en poser… Et puis j’avais rejoint le conseil d’administration de la communauté Emmaüs de Paillencourt, près de Cambrai. C’est là que j’ai fait la connaissance du père Léon — un pilier du mouvement Emmaüs dans le Nord-Pas-de-Calais —, qui en était alors le responsable. Quand le père Léon avait repris cette communauté, c’était Chicago ! Les gars accueillis, c’était des figures… Mieux valait éviter d’y passer le dimanche soir ! Entre ceux qui étaient bourrés, ceux qui étaient excités, c’était dangereux… On n’y revenait que le lundi ! C’est quand même là que l’idée du Relais a germé, car cette communauté accueillait des jeunes, et nous étions plusieurs à penser que ce n’était pas une solution pour eux d’être dans une communauté, logés et nourris. Le père Léon nous a renvoyé la balle — en nous disant : « si vous avez des solutions, faut pas vous gêner ! » — et nous avons essayé de les faire embaucher par les entreprises de certains membres du conseil d’administration, sans succès. En 1976, je suis parti à Lestrem, toujours pour Roquette, comme responsable de maintenance « travaux neufs » d’un secteur de l’usine. Avec un ami, Hubert Cocq, ancien président d’Emmaüs Cambrai par qui j’avais rencontré le père Léon, nous nous sommes mis à la recherche d’un terrain à Bruay-la-Buissière pour monter une nouvelle communauté Emmaüs. Les circonstances ont fait que le père Léon pouvait se libérer de Paillencourt pour devenir le responsable de Bruay. Parallèlement à cela, sur le plan professionnel, cela faisait six ou sept ans que j’étais dans l’entreprise Roquette et je commençais à m’ennuyer. J’aurais pu envisager d’accéder à de nouveaux postes en interne, mais il m’aurait fallu marcher sur des têtes, et ce système ne me convenait pas vraiment.

Pourquoi, à ce moment-là, avez-vous eu envie de vous impliquer davantage ?
Il y a eu un effet déclencheur. Je me posais beaucoup de questions sur la nature même de mon travail : en tant qu’ingénieur entretien en travaux neufs, mon rôle était de proposer des investissements pour l’entreprise, qui, pour être rentables, nécessitaient un temps de retour très court sur les investissements. Et qu’est-ce qui par définition permet d’assurer un retour très court sur investissements ? La suppression d’emplois… D’un côté je me retrouvais donc à proposer des solutions pour supprimer de l’emploi, et de l’autre côté de la porte de l’usine, j’allais chez Emmaüs constater les dégâts d’une situation dont j’étais indirectement responsable. Je me sentais écartelé, et j’ai alors essayé de trouver une façon de vivre plus cohérente. C’est à ce moment-là que je me suis mis en tête de monter un atelier avec deux, trois, voire dix compagnons pour leur permettre de sortir d’Emmaüs avec un salaire et de se réintégrer ensuite dans la société… Comme nous n’avions pas d’enfants et que ma femme était d’accord, il était tout à fait possible de prendre le risque matériel de réduire mon salaire de moitié. Car pour mettre tout cela en oeuvre, j’avais besoin de m’immerger dans la communauté, d’apprendre à mieux connaître son mode de fonctionnement et les compagnons. J’ai donc démissionné de chez Roquette fin 1982, et j’ai participé, durant deux ans, au démarrage de la communauté Emmaüs. Conscient que cette décision était risquée, j’ai entamé en cours du soir un troisième cycle de gestion. Cela me permettait, si je ne réussissais pas à monter l’atelier, de justifier sur un CV ces deux années passées en retrait du monde industriel. C’était en outre un bon outil pour me lancer dans cette aventure.

Qu’est-ce qui distingue l’action du Relais de celle d’une ONG ?
La démarche du Relais est différente et sans doute complémentaire de celles des ONG, qui cherchent à soulager la misère. Un responsable de projet d’ONG est chargé de dépenser un budget en fonction d’objectifs recherchés, dans des domaines comme l’éducation, la santé, l’agriculture ou l’artisanat. Une fois le budget dépensé, il faut en obtenir un nouveau pour continuer l’action ou en réaliser une autre. Les populations qui bénéficient de ces actions améliorent leurs conditions de vie pendant toute la durée du projet. Mais force est de constater que trop fréquemment l’action disparaît avec l’arrêt du financement. Les projets du Relais s’inscrivent dans la lutte contre les causes de la misère au moyen de l’action économique. Notre objectif est de mettre en place une activité qui génère sur place des richesses et des ressources suffisantes pour développer l’action entreprise et financer de nouvelles actions à but socio-économique. S’étant mis en capacité de créer des richesses, le projet s’autofinance alors. Les deux types d’intervention sont complémentaires et nécessaires, mais la démarche du Relais contribue, même à un niveau modeste, à diminuer la dépendance des pays concernés vis-à-vis des financements extérieurs.

L’exercice de votre métier, en tant que président fondateur, vous prend-il beaucoup de temps ? Quelle est votre recette pour être sur tous les fronts ?
Je ne suis pas tout seul. Je suis présent chaque fois que possible là où c’est nécessaire. La plupart des Relais s’autogérent. Sinon, ce serait impossible. Il y a des équipes, des noyaux solides : c’est une
des forces des Relais. Les responsables des entreprises classiques nous disent : « vous avez de la chance, dans chaque Relais, il y a des gens bien ! » Je ne sais pas si c’est de la chance, mais c’est sûr, dans chaque Relais, il y a des gens bien ! Sinon, ça ne tournerait pas. Reste l’animation du réseau, mais c’est à taille humaine. Je ne m’occupe pas de tout. Ce qui me gêne un peu depuis quatre ou cinq ans, c’est que je ne suis plus sur le terrain. Or ce qui compte dans ce métier, c’est ce qu’on vit au quotidien avec les gens. Je suis soit en voiture, soit au bureau, je ne suis plus assez sur le terrain. Cela me manque, mais je me dis que ce que je fais sera utile pour l’avenir. Si j’avais à choisir, je préférerais charger et décharger les camions avec les gars. Le but de l’entreprise, qui est d’aider les gens, s’atteint en travaillant avec eux. Sur le terrain, il se passe plein de choses, on se dit des choses, on se bouscule : c’est là que se fait le vrai travail.

C’est là qu’il y a des retours. On donne, et les gens donnent aussi. En étant coupé de cela, c’est plus difficile à vivre — non pas que ce soit facile sur le terrain — mais il y a un manque de retours. Que puis-je supprimer ? L’équilibre n’est pas facile à trouver. Mais le suivi de tout ce qui est engagé au quotidien n’est possible que parce qu’il y a beaucoup de gens qui s’en chargent.

Comment les entreprises classiques pourraient-elles bénéficier de votre approche sociale et solidaire, tirer leçon de ce que vous avez vécu pendant 25 ans ?
C’est très difficile. La plupart des PME de 50 à 100 salariés ont été créées par des gens qui se sont mouillés, qui sont allés sur le terrain, qui ont investi leur argent et qui en attendent des retours, si possible financiers. Il leur faudrait remettre en cause une partie de ce qui les a motivés durant leur vie. Ils ont créé une entreprise pour gagner du pognon, pas pour faire de la philanthropie ! Une anecdote : un confrère de l’économie classique présent sur le marché de la récupération textile, sachant que les Scop sont exonérées de taxe professionnelle, me disait récemment : « ce n’est pas normal, c’est de la concurrence déloyale. » Je lui ai répondu : « vous n’avez qu’à donner 51 % du capital de votre entreprise et 65 % des droits de vote aux assemblées générales des actionnaires à vos salariés : ce ne sera plus vous, le patron, qui prendrez les décisions, mais eux qui — peut-être ! — vous éliront dirigeant. Vous serez alors exonérés de taxe professionnelle. Ce n’est pas compliqué. Il suffit de donner l’entreprise à vos salariés, les laisser décider de l’avenir de l’entreprise. » Il m’a répondu qu’il préférait payer la taxe professionnelle ! La mise en place de la contribution textile a donné aux acteurs
de l’économie sociale et solidaire l’occasion de beaucoup discuter avec les entreprises classiques du secteur de la récupération textile. Nous avons voulu les associer à cette démarche, bien qu’elles étaient très réfractaires aux entreprises d’insertion ; elles nous ont acceptés quand elles ont pris conscience que si la « taxe Emmaüs » devient demain la contribution textile, ce sera grâce à l’économie sociale et solidaire, et non uniquement de leur fait. Elles nous regardent différemment car elles n’étaient jamais parvenues à transformer cette idée en réalité. Mais il a fallu se bagarrer au sein du syndicat des récupérateurs textiles (le Federec) pour faire entendre que nous étions prêts à nous défoncer, à condition que cela soit pour favoriser l’insertion des personnes en difficulté. Dans la contribution textile, il y aura deux parties : l’une pour aider les entreprises à équilibrer leurs comptes, l’autre pour les aider à se développer. Le Relais a réussi à obtenir de haute lutte que 15 % des emplois créés dans le développement soient réservés à un public éloigné de l’emploi. C’est prévu dans le décret de la contribution. On n’en parle pas, mais c’est un événement historique ! Nous sommes parvenus à démontrer aux responsables des entreprises classiques que ça n’était vraiment pas compliqué. La récupération textile ne fait appel à aucune qualification particulière. C’est de la manutention, c’est physique : nos salariés ont donc des profils très proches. 15 %, ce n’est vraiment pas grand chose et, en recrutant des personnes en insertion, les entreprises classiques peuvent obtenir les aides qu’elles nous reprochent de toucher ! Petit à petit, ces entreprises ont fini par l’accepter. Mais au début, elles n’en voulaient pas et ça, c’est révoltant. On a le droit de ne pas vouloir faire de l’insertion, mais pas celui d’empêcher les autres d’en faire. Et si on choisit de ne pas en faire, alors il faut accepter de ne pas bénéficier de la contribution.

Pour en savoir encore plus sur le Relais, ils ont un site : lerelais.org

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