Le Festival International « Cinemambiente » de Turin

Alice Audouin, responsable du développement durable de Havas Média France, a fait partie du Jury International du Festival International du film d’environnement « Cinambiente » qui s’est terminé le 6 juin dernier à Turin. Petit compte-rendu.

Le Festival International du film d’environnement Cinemambiente de Turin dirigé par Geatano Capizzi prouve une fois de plus pour sa treizième année d’existence la qualité exceptionnelle de sa programmation sur le thème de l’environnement. Les douze films de la sélection pour le prix international démontrent une maturité inédite, un investissement du réel sans idéologie et un équilibre abouti entre l’expertise, l’identification de solutions et l’ancrage émotionnel. Le festival se clôture le 6 juin au soir avec la remise du Prix international du meilleur documentaire à Life for Sale de Yorgos Avgeropoulos sur le thème de l’eau au Chili, ainsi qu’une mention d’honneur pour Snake Man (L’Homme aux Serpents) d’Eric Flandin, consacré au héros environnementaliste Colombien Franz Kaston Flores.

Une grande expertise sur les enjeux globaux
Parmi les douze films finalistes, quatre sont dédiés à des enjeux globaux. Très aboutis, ils provoquent de véritables chocs. L’impact de The End of the Line tient de l’électrocution. Consacré au thème de la surpêche, il diagnostique avec précision de l’effondrement des stocks de poisson et de la biodiversité marine, chiffres, scientifiques et experts à l’appui. Nos  ressources halieutiques seront totalement anéanties en 2048 et la spéculation financière sur cet effondrement est déjà en place, avec la congélation de dizaines de milliers de tonnes de poissons à forte valeur marchande.

Un autre grand enjeu global lié au précédent, le plastique, fait l’objet du très rigoureux et esthétique documentaire Plastic Planet de Werner Boote. Il se démarque des autres films d’ores et déjà nombreux sur le sujet, par son expertise sur la chimie du plastique et son enquête inédite sur les achats des entreprises auprès de fournisseurs de produits en plastique, démontrant qu’à l’heure actuelle, aucune entreprise n’a le détail de la composition du plastique qu’elle achète. Un test au hasard d’un ballon en plastique fabriqué en Chine et acheté par une entreprise européenne prouve la présence de mercure, une substance totalement interdite.

L’enjeu de l’énergie « verte » est porté avec détermination et humanité par The 4th Revolution de Carl-A Fechner, qui démontre la possibilité d’une transition vers les énergies renouvelables et analyse les raisons du refus actuel de ce passage, avec en première ligne la crainte d’une décentralisation du pouvoir. Enfin la toxicité domestique est abordée dans Chemerical – Redefining Clean for a New Generation d’Andrew Nisker, sous un angle original et convaincant, au travers du challenge d’une famille qui doit cesser pendant trois mois d’utiliser des produits d’hygiène et cosmétiques chimiques et doit composer elle-même tous ses produits à partir d’ingrédients naturels.

Des situations locales analysées avec un point de vue global et humain
Dans cette sélection internationale, trois films excellent par leur capacité à investiguer une situation environnementale locale dans ses différentes dimensions, notamment humaines. Le film lauréat Life for Sale (à ne pas confondre avec le documentaire du même nom sur le système de santé américain) donne un point de vue sphérique de son sujet, la privatisation de l’eau au Chili. Là-bas, n’importe quel particulier ou entreprise peut acquérir une quantité d’eau (litres / secondes) de source,  rivière, lac, etc. et en faire l’usage de son choix, y compris spéculatif. Les conséquences sont tragiques pour les villages et la biodiversité de la région d’Atacama où il ne pleut jamais et où le rapport à la terre reste sacré, car l’eau y est possédée à 50 % par les compagnies minières (le Chili produit 10% du cuivre du monde) qui non seulement l’utilisent mais la rejettent empoisonnée. 

Garbage Dreams de Mai Iskander, montre, au travers du parcours de trois adolescents attachants, les conséquences sociales et environnementales de l’arrivée des compagnies étrangères dans le marché du traitement des déchets au Caire, jusqu’ici l’affaire d’une communauté entière, les Zebaleen, qui se rémunère grâce au recyclage minutieux de tous les déchets ramassés.

Enfin, Cowboys in India de Simon Chambers enquête sur la réalité de la communication sur le développement durable de Vedanta Aluminium Limited, filiale de Vedanta Ressources, un groupe minier anglais de 7 milliards de dollars de revenus annuel, et en particulier sur ses engagements sociaux et environnementaux annoncés haut et fort dans le cadre de sa présence dans une région parmi les plus pauvres d’Inde, l’Orissa.

Le parcours accablant et laborieux de la recherche de preuves concrètes aboutit ici à un homme broyé par une machine, là à une femme écrasée par un camion (300 à 500 camions parcourent chaque jour les routes construites par Vedanta, sans aucun passage piéton dans les villages), ici encore un bâtiment entièrement vide avec une fraîche pancarte Hôpital… autant d’événements isolés qui se retrouvent mystérieusement effacés dès le passage du journaliste. Flairant de plus en plus le parfum de la corruption, l’enquête doit finalement s’arrêter du fait d’intimidations physiques.

Rappelons qu’Amnesty International a publié un rapport accablant sur Vedanta en Orissa et que la fameuse tribu Dongria Kondh qui a alerté James Cameron sur sa situation comparable à celle Avatar, est déplacée par Vedanta. Dans le rapport développement durable de Vedenta se trouvent  décrites pêle-mêle ses actions de philanthropie, le plus souvent à venir, ses prévisions de production d’aluminium qui sont multipliées par cinq entre 2009 et 2011 et ses démarches pour être exonérée d’impôts sur ses lieux d’implantation. L’aboutissement du Veda n’est pas pour demain.

Portraits de héros
Enfin, cinq documentaires proposent le portrait de personnalités exceptionnelles, deux Colombiens, deux Américains et un Slovène.
Antanas Mockus, ancien maire de Bogota actuellement en cours pour la Présidence de Colombie est le héros de Bogota Change/ Cities on speed de Andreas Mol Dalsgaard. Stupéfiant et jubilatoire, le film démontre le résultat, ici la transformation complète de la ville de Bogota, auquel un homme peut aboutir lorsqu’il puise sa force dans ses principes, sa créativité, son courage, son honnêteté et la mise à distance des conventions. Même sensation d’une force risquée, saine et inaltérable, dans le film Snake Man (L’Homme aux Serpents) d’Eric Flandin, consacré à la personnalité et l’action exceptionnelles de Franz Kaston Flores, vétérinaire, aventurier et fondateur de la Fondation Nativa en Colombie, qui mène un combat pour la préservation de la biodiversité dans son pays.

A Road Not Taken de Christina Hernauer et Roman Keller offre l’angle très original d’une enquête historique sur l’installation de panneaux photovoltaïques sur le toit de la Maison Blanche par Jimmy Carter, qui seront ensuite enlevés par Ronald Reagan, permettant se découvrir le haut niveau de conscience de l’ancien Président américain sur les enjeux énergétiques et sa volonté au final contrariée de développer les énergies renouvelables.

Big River Man de John Maringouin présente le Slovène Martin Strel, un homme à l’enfance brisée qui parcourt les fleuves du monde à la nage pour sensibiliser à leur pollution, mais son héroïsme a du mal à dépasser celui de sa prouesse physique.

Enfin, Collapse, de Chris Smith donne la parole à Michael Ruppert, un visionnaire à la fois passionnant et effrayant, prophète des tragédies mondiales à venir et chef commando d’un plan de survie fondé, entre autres, sur l’acquisition de semences. Il est malheureusement desservi par une mise en scène sinistre et inquisitrice, bloquant sa force de persuasion.

Un film sur l’environnement, un film pour l’environnement ?
Contrairement au documentaire sorti l’année dernière Age of Stupid qui a rendu transparent son bilan environnemental, les films de la sélection internationale de Turin n’ont pas mené cette démarche. Aucun des douze films évoqués n’a communiqué d’informations relatives à l’impact environnemental ou social du tournage. Certains films, comme Plastic Planet, démontrent pourtant une utilisation très abondante de l’avion.

Par ailleurs, la question de la destination des sommes reçues par les documentaires lors d’obtention de prix (à Turin, 5000 euros) n’est pas non plus abordée. Ces recettes vont-elles, et si oui dans quelle proportion, à la cause du film ? Quand on sait que les recettes de l’extraordinaire documentaire The Cove sur les dauphins reviennent à Ocean Conservancy qui n’a pas de campagne spécifique sur la protection des dauphins, et que Franz Kaston Flores, sur qui a été entièrement bâti le documentaire L’homme aux serpents (Snake Man), témoigne n’avoir jamais reçu, ni lui, ni sa fondation, un seul euro des 5000 euros du prix du meilleur documentaire reçu au Festival du Filme d’Environnement de Paris, il faudrait aussi aborder ces questions dans le cadre des festivals.

Pour aller plus loin : Festival Cinemambiente www.cinemambiente.it

Retrouvez Alice Audouin sur son blog « Alice in Warmingland » : www.aliceaudouin-blog.com.


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