Interview de James Cameron : Avatar que jamais !

Avec son plaidoyer écologico-anti-impérialiste, « Avatar »,  James Cameron nous a mis en face de nos responsabilités.  Loin des studios d’Hollywood, le réalisateur poursuit son engagement sur le terrain, en plantant des arbres et en semant un message engagé.

Ce qui bluffe le plus dans Avatar, c’est bien sûr votre maîtrise des effets spéciaux mais surtout cette langue étrange que parle les Na’vis ! Cette langue-là, cette langue extraterrestre, elle sort d’où ? On a le sentiment en effet qu’elle est vraie ?

Merci pour le compliment. Pour inventer cette voix, je ne me suis pas levé un matin en me disant : « OK, je vais boire une bouteille de whisky d’une traite et je vais enregistrer mes délires ! ». Non ! Il ne s’agit pas d’un charabia qui ne veut rien dire mais d’une langue que nous avons crée à 100% en embauchant un linguiste renommé. Une fois le vocabulaire trouvé, nous avons travaillé sur le positionnement de la langue de nos personnages pour qu’il y ait une fluidité verbale et des intonations réalistes !

Les Na’vis sont des créatures ni blanches, ni noires, ni jaunes…mais bleues !  Est-ce pour vous un monde idéal d’un point de vue ethnique ?
Ce film est en effet une métaphore sur la fragilité des races ! Ce qui fait la richesse de notre monde c’est justement sa pluralité, sa diversité. Les plus éminents spécialistes vous le confirmeront certaines langues tribales sont en train de disparaître. D’autres ont déjà disparues. Nous allons vers une standardisation du monde et cela n’augure rien de bon ! Et puis le bleu, c’est une couleur positive !

Le message de « Avatar » est clairement…écologique. Honnêtement, vous pensiez que ce film allait avoir un tel impact dans l’inconscient collectif.
Oui, je savais que mon message environnemental ne laisserait pas indifférent. Mais il me fallait trouver un symbole fort pour frapper les esprits. Quelque chose d’universel aussi. La maison des Na’vis, c’est cet arbre gigantesque, majestueux. Ses feuilles sont orientées vers le ciel et prend ses racines dans les entrailles de la terre, c’est à dire au cœur de la vie. Cet arbre est connecté constamment avec les êtres vivants. Des plus petits aux plus grands. Il est « l’oméga » qui permet aux Na’vi’s d’interagir avec leur milieu ambiant.

L’une des images fortes de « Avatar », c’est lorsque cette scientifique-humaniste jouée par Sigourney Weaver est entrain de mourir et que pour  la sauver les Na’vis font appel à l’arbre-mère pour lui injecter dans les veines, dans son cœur, de la chlorophylle. Cette perfusion verte, cette substitution au sang est un passage marquant. J’ai voulu par cette scène faire comprendre que c’est par la nature que nous trouverons notre salut ! Malheureusement, notre avidité, notre incapacité à réformer notre façon de consommer, de penser, notre arrogance surtout, semble toujours prendre le dessus dans notre société. Cette fuite en avant, nous allons la payer très chère !

Cet arbre, c’est donc le symbole de la sagesse primitive face à la technologie aveugle ?
Oui ! Cet arbre de vie nous renvoie en quelque sorte à la Genèse et à l’arbre de la Connaissance du Bien et du Mal. Je pense aussi aux Mayas qui honoraient le ceiba, cet arbre qui symbolisait l’axe du monde et qui  soutenait le Ciel. En détruisant nos arbres, nous perdons donc nos propres racines !

L’image enfin de cet arbre explosant, se déracinant et s’abattant lourdement, suite aux attaques répétées des soldats, ne pouvait qu’ébranler les téléspectateurs car ces derniers ont bien compris que l’arbre en question était une métaphore de cette nature, de cette faune, de cette flore que nous les hommes détruisons pour des raisons bassement économiques. Cette métaphore, vous allez me dire, prend une dimension candide, naïve. C’est vrai. Mais qu’importe. L’essentiel, c’est d’apporter une réponse émotionnelle. On ne peut que ressentir que de la compassion pour ce peuple ébranlé par la disparition de son habitat car dans notre for intérieur, nous savons que nous sommes ou serons un jour aussi concernés par la perte de nos repères ! Dans « Avatar », les Na’vi représentent une forme pure, esthétisée à outrance de l’être humain, quelque chose que nous aimerions être ou que nous pensons avoir été lorsque nous étions à un stade plus innocent, avant que la civilisation moderne nous aveugle, nous conditionne, nous corrompt. Encore aujourd’hui ne sommes-nous pas fascinés par ces reportages sur les populations indigènes qui vivent en parfaite osmose avec la nature ?

Et pourtant, nous ne semblons pas prendre des mesures radicales …
L’homme est ainsi fait ! Il n’est pas capable de faire des sacrifices, de se remettre en question ! Ou alors, c’est parce qu’il est acculé. Regardons les choses froidement, la surpopulation continue de croître de façon alarmante, la consommation des énergies fossiles ne cesse elle aussi d’augmenter, l’industrialisation des pays en voie de développement quant à elle emploie de plus en plus d’énergie. Il est vrai qu’il n’est pas facile pour les grandes puissances d’exiger de la part des pays qui connaissance un boom économique retentissant, d’investir dans une production eco-friendly alors que nous avons et continuons même parfois à polluer nos rivières, nos océans, notre terre, notre air, sans que cela ne nous pose le moindre problème de conscience !

Vous semblez critiquer la technologie et d’un autre côté vous avez la réputation d’être quelqu’un qui fait appel à elle constamment. N’est-ce pas un peu paradoxal ?
Je ne suis qu’un homme vous savez ! Avec son lot de contradictions. Mon dilemme est simple à comprendre. Je suis fasciné par la technologie mais, en même temps, je suis conscient qu’elle peut créer de nombreux problèmes qui peuvent engendrer des dangers pour notre espèce, comme la puissance de l’atome, les armes bactériologiques, etc. Nous avons tous une relation conflictuelle avec la technologie. D’un côté,  nous l’adorons, nous nous prosternons devant elle, comme s’il s’agissait d’une divinité mais de l’autre, nous avons également besoin de la craindre et de la contrôler. Je sais que cette « cohabitation » est difficile. Mais nous nous devons d’être responsables. Pour notre survie bien sûr, mais également pour tous les êtres autres vivants qui peuplent cette terre. N’oubliez pas que la seule espèce technologique à la surface de cette planète…c’est nous !

Certains risquent de vous rétorquer que l’industrie hollywoodienne n’est pas vraiment réputée pour son engagement vert. Comment avez-vous compensez votre bilan carbone avec le tournage de « Avatar » ?
Nous avons tourné dans une forêt tropicale entièrement virtuelle et c’est déjà un bon point ! Dans ma vie quotidienne, je fais plutôt attention. Je vis dans un ranch qui produit sa propre énergie éolienne et solaire. Je composte ce qui est compostable. Je conduis une voiture hybride. Je n’utilise que des ampoules basse consommation et je mange des produits locaux et de saison. Que vous dire d’autres ? Ah oui, que je trie mes déchets et que je les compacte avec une machine spécifique. Ma femme depuis me surnomme d’ailleurs Wall-E ! Maintenant c’est vrai que les grosses productions hollywoodiennes devraient davantage réfléchir à leur empreinte écologique. Ne leur tirez pas trop dessus néanmoins, elles font des efforts considérables !

Vous souvenez-vous de la première fois que vous avez ressenti ce besoin de protéger votre environnement ?
Je suis né et j’ai grandi au Canada dans un village qui était entouré de fermes. Vers l’âge de 17 ans, j’ai découvert la plongée sous-marine. Mes parents avaient déménagé en Californie du Sud. Comme nous habitions à côté de la plage, je passais pas mal de temps à explorer les fonds ! Très vite, je me suis aperçu que l’homme abusait de son environnement naturel. A l’évidence, nous pêchons  trop dans les océans. La biodiversité en a pris un coup. Aujourd’hui, il faut voguer des miles nautiques en bateau pour voir des poissons alors qu’il y a une trentaine d’années, ils venaient quasiment vous manger dans la main au bord des plages !  Avatar 2 devrait d’ailleurs se dérouler dans l’élément marin !

Pas besoin d’avoir fait de grandes écoles pour comprendre que la forêt de Pandora, c’est la forêt amazonienne. L’exploitation minière qui sévit sur la terre des Na’vis est ni plus moins que la spoliation, l’extermination des populations indigènes par des conglomérats dont le seul langage est celui des buldozzers. Voir l’intimidation.
Oui, j’ai voulu à travers Pandora renvoyer à la situation que vivent actuellement certaines tribus amazoniennes. « Avatar » nous offre la possibilité de remonter dans le temps. Il nous rappelle notre Terre avant qu’elle soit souillée par l’homme. Une terre vierge, offrant une infinité de fleurs, d’espèces animales, etc. Le royaume de la diversification.

Ce qui choque quand on survole l’Amazonie, c’est de voir toutes ses cicatrices béantes qui ont été laissées par les activités expansionnistes, pour ne pas dire colonisatrices, de certaines compagnies minières, agricoles ou forestières. Ces cicatrices sont rouges ocre, c’est la couleur de la terre là-bas, lorsqu’elle est mise à nue et elles me font penser à une hémorragie que l’on n’arrive pas à cautériser ! A un cri de souffrance de la nature ! A un appel au secours. Pour ne pas arranger cette situation déjà dramatique, on envisage de construire dans les zones vertes, un barrage hydroélectrique titanesque. Le barrage de Belo Monte. Je demande au président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva de mettre un terme à cette folie ! Si Lula était un vrai héros, il planterait des arbres, des millions d’arbres. C’est que je m’apprête à faire. Je souhaite devenir le réalisateur le plus écolo de la planète !

La thématique « green » au cinéma, en y regardant bien, cela fait longtemps que vous surfez dessus ?
Merci de le rappeler ! Dans « Terminator », je dénonçais déjà le risque de voir l’humanité se faire bouffer par une surenchère de technologie. En filigrane, je voulais exprimer ma peur du nucléaire. « Titanic », même  si c’est une histoire vraie, pointait du doigt l’arrogance des hommes face à la nature. En créant un paquebot insubmersible, ils s’imaginaient être à l’abri de tout. Jusqu’à ce qu’un simple iceberg leur rappelle que nous sommes au fond bien impuissants face aux pièges générés par l’océan. Dans « Abyss », le message était le suivant : « Nous devons changer, pour retrouver nos chances de survie sur cette planète ». Pour nous enfoncer ça bien dans la tête,  les terriens que nous sommes étaient mis en contact avec une intelligence aquatique supérieure, une force extrême, qui pouvait se permettre de nous juger !».  La saga « Alien », elle, n’était ni plus ni moins qu’une mise en garde contre ces hommes qui souhaitent coloniser d’autres planètes. En violant certains lieux où nous ne sommes pas conviés, en modifiant leur environnement par notre présence on prend forcément des risques !  Quant à « Avatar », j’ai voulu montrer les ravages d’un syndrome que je combats activement et ce syndrome c’est celui d’une auto-destruction programmée si nous n’agissons pas !

Comment voyez-vous évoluer l’homme physiquement et spirituellement dans un million d’années ?
J’ose espérer que nous serons encore sur cette terre et que nous aurons compris d’ici là son importance ! Qui sait, nous serons peut-être non plus des êtres vertébrés mais des organismes spirituels très évolués capables de communiquer avec la végétation rien que par la pensée ! (rires).

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Frank ROUSSEAU, grand reporter et pur produit de la mondialisation ! Elevé en partie en Afrique, au Canada, en Nouvelle Calédonie. Eduqué en France puis dans les Universités américaines, il se passionne ensuite pour l’histoire de l’art et celles de civilisations avant d’intégrer le Figaro Quotidien. Journaliste freelance, il partage désormais son temps entre l’oligopole de Los Angeles et un petit village des Yvelines…