Intermarché : Une pêche responsable… de la destruction des océans

Depuis 10 ans, l’Association BLOOM milite pour la préservation des océans et l’élimination des pêches destructrices. BLOOM a mis en lumière les pratiques de pêche dévastatrices d’Intermarché et a tenté d’amener le groupe à réfléchir de façon ambitieuse à une transformation de son modèle de pêche. Les Mousquetaires préfèrent cependant le greenwashing au changement de paradigme. Ils l’ont encore prouvé récemment en entamant une démarche d’éco-labellisation par le logo MSC de « pêche durable ». Voici l’édito de Charlène Jouanneau – Chargée de projet à l’Association BLOOM.

Mountain_of_dogfish

La Scapêche, flotte de pêche du groupe Intermarché, a misé gros sur le chalutage en eaux profondes. Sur la terre ferme, cette technique équivaudrait à raser la forêt avec d’immenses bulldozers pour capturer quelques animaux. Les filets de pêche utilisés ratissent les fonds marins à des centaines de mètres de profondeur, détruisant sur leur passage des écosystèmes dont on commence seulement à découvrir les richesses : coraux millénaires, éponges profondes et autres espèces vulnérables. Cette biodiversité unique finit entassée au fond du chalut avant d’être remontée à bord et triée.

Au final, un tiers de ce qui a été pêché sera rejeté par dessus bord.[1]

trawling_oceanaLe chalutage profond est une aberration écologique qui s’est développée à l’abri de tout suivi scientifique. Aujourd’hui, les avis des chercheurs sont pourtant sans équivoque : la Scapêche est devenue championne d’une méthode de pêche considérée comme faisant partie des plus destructrices ayant jamais existé. Ce massacre systématique se fait loin de nos yeux : les écosystèmes des grandes profondeurs sont inaccessibles aux plongeurs-bouteille, et seule une poignée de chanceux — le dernier en date étant James Cameron dans la fosse des Mariannes en 2012— ont pu observer directement ces milieux représentant le plus grand réservoir de biodiversité de notre planète.

Le chalutage profond s’accapare une ressource commune, celle des océans profonds, dans une démarche capitaliste qui bénéficie uniquement à ceux qui y sont impliqués. La Scapêche est chroniquement déficitaire,[2] et, comme en agriculture, c’est l’argent du contribuable (15 millions d’euros donnés entre 2000-2010 aux activités de pêche en eaux profondes en France) qui maintient sous perfusion un modèle économique non-viable et aberrant sur le plan écologique.

Un désastre financé avec l’aide du contribuable

Comment en est-on arrivé là ? Un lobbying intense de la part du secteur de la pêche industrielle a suffi à embarquer dans une croisade fervente quelques-uns de nos élus, afin de maintenir à flots un modèle industriel destructeur, déficitaire et subventionné. En d’autres termes, main dans la main, élus et industriels défendent le choix de la machine contre l’Homme et la planète. Intermarché s’est appuyé sur Blue Fish, une association lorientaise se disant « de promotion de la pêche durable et responsable »,[3] mais en réalité créée par la branche industrielle du secteur afin de défendre les intérêts de celle-ci aux niveaux national et européen.[4]

Malgré son emprise très locale, l’association de lobbying industriel Bluefish a même réussi à retourner en sa faveur la Ministre de l’Environnement Ségolène Royal contre la volonté de plus de 850.000 citoyens signataires de la pétition de BLOOM[5]. Alors qu’elle tweetait en octobre 2014 « il faut interdire le chalutage en eaux profondes, c’est clair », elle virait de bord un mois plus tard : en novembre 2014, la Ministre s’est rendue à Lorient pour être investie « marraine » de Blue Fish.[6] Depuis, « c’est clair », elle en a fini avec les tweets visionnaires et engagés.

20min (1)Les filets du lobbying

En parallèle de cette mascarade politique, les Mousquetaires essaient maintenant de flouer les citoyens, cette fois-ci en essayant de faire passer leurs poissons comme étant issus d’une « pêche durable ». Rien de nouveau sous les néons d’Intermarché, qui avait déjà développé son propre pseudo-label « pêche responsable » en 2011. Une imposture: le cahier des charges était « privé » et rédigé par la Scapêche elle-même, sous accord confidentiel avec Bureau Veritas.[7] Aujourd’hui, c’est un label avec plus de panache qu’Intermarché est allé chercher. En janvier 2015, la Scapêche entrait en évaluation avec le MSC (Marine Stewardship Council), le label de pêche durable le plus connu et le plus répandu au niveau mondial. Cette évaluation durera environ 15 mois et a pour but, selon le MSC, d’examiner « les impacts de la pêcherie sur les populations de poissons et les écosystèmes marins » et « de s’assurer que toutes les mesures nécessaires à la préservation des océans pour les générations futures sont en place. »[8]

Les labels jouent-ils leur rôle ?

Que penser, donc, lorsque le seul label de pêche « durable » réputé sérieux au niveau international permet à une pêche aussi clairement néfaste de rentrer en évaluation ? L’éco-labellisation est censée récompenser l’excellence environnementale pour permettre aux citoyens de choisir des produits plus respectueux de l’environnement, mais elle procure de manière indéniable un avantage marketing qui attire les moins scrupuleux. En l’occurrence, la Scapêche s’est rapprochée du MSC pour de mauvaises raisons : tenter une énième fois de faire passer des vessies pour des lanternes et faire croire que le chalutage profond est une méthode de pêche acceptable d’un point de vue écologique et socioéconomique, ce qu’elle ne sera jamais.

Le greenwashing est toujours aussi vert !

Quoi de plus stratégique alors que l’avenir du chalutage profond n’est pas encore scellé au niveau européen (le règlement proposant son interdiction est toujours discuté au sein du Conseil des ministres de l’UE) ?

Pendant le temps de l’évaluation au moins, les pêches profondes vont jouir de « l’aura » MSC. Un stratagème d’une malhonnêteté intellectuelle totale qui en dit long sur les priorités du label : Business first!

Il est particulièrement scandaleux que le MSC refuse de classer le chalutage profond parmi les méthodes de pêche les plus destructrices et de ce fait exclues d’office de leur système de certification.

A quand la fin du greenwashing? A défaut de s’engager dans une démarche sincère d’amélioration de leurs pratiques, les marques, les labels et les industriels s’exposent à un décrochage irréversible de la confiance des citoyens à leur égard.

[1] http://archimer.ifremer.fr/doc/00001/11232/7753.pdf

[2] http://bloomassociation.org/download/Comptes_Scapeche_FR.pdf

[3] www.bluefisheurope.org/fr

[4] www.bloomassociation.org/defendre-lindefendable-comment-les-lobbies-et-leurs-elus-sy-prennent

[5] http://petition.bloomassociation.org

[6] www.bluefisheurope.org/news/press/vers-la-mise-en-place-dune-charte-des-bonnes-pratiques-de-la-pêche-responsable-ségolène

[7] www.bloomassociation.org/intermarche-eco-blanchit-sa-peche-destructrice

[8] www.msc.org/salle-de-presse/communiques/la-scapeche-entre-en-evaluation-msc-pour-sa-pecherie-de-lingue-bleue-de-grenadier-de-roche-et-de-sabre-noir

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