Frans van der Hoff : LE PADRE REVOLTE

À Breda, aux Pays-Bas, le prêtre-ouvrier, co-fondateur du label Max Havelaar, Frans van der Hoff, a accordé une interview à Néoplanète, avant de poursuivre sa tournée en France, du 11 au 16 octobre, pour la sortie de son livre, Manifeste des pauvres.

Quel est votre regard sur la crise mondiale et comment l’avez-vous ressentie depuis la coopérative UCIRI au Mexique ?

Ce n’est pas une simple crise du capitalisme. C’est une crise de nos sociétés occidentales, du « tout libéral ». C’est une crise de sens, profonde dont l’aspect financier n’a été qu’une conséquence, la partie visible. La racine se trouve plutôt dans ce monde matérialiste et aseptisé dans lequel nous courons sans fin après les objets et la possession. Le bonheur n’est pas en vente et ne s’achète pas ! Nos sociétés ont perdu leur capacité à se rêver ensemble. Elles ont poussé à bout l’individu « roi » qui se désintéresse systématiquement de la construction d’un espace collectif, des liens sociaux qui pourraient générer l’optimisme que nous devrions  transmettre aux générations futures.

À partir du moment où l’économie de marché atteint sa limite, et la crise actuelle en est la preuve, il est temps de la discipliner. Je propose cinq postulats : l’économie doit être au service des gens et non l’inverse ; le développement se mesure aux hommes et non aux objets ; la croissance et le bonheur sont deux choses distinctes (l’épanouissement personnel ne passe pas forcément par la croissance) ; aucun processus économique ne peut se construire en ignorant son impact sur les écosystèmes ; l’économie est un sous-ensemble d’un système qui l’englobe : la biosphère. En conséquence, la croissance infinie est impossible.

Pourquoi ce livre ?

Je voulais témoigner de ma longue expérience aux côtés des membres de la coopérative UCIRI, « perchée » sur une montagne au sud du Mexique. Je suis convaincu que face à cette crise majeure du capitalisme mondialisé, les solutions d’une autre économie vont venir d’en bas, des couches des exclus de ce système sans cœur. Aujourd’hui le capitalisme nous impose une adaptation permanente à une concurrence, tous les jours plus violente.

Nous pourrions nous inspirer de la sagesse des Indiens du sud Mexique, par exemple. Leur état d’urgence permanent, leur besoin de survie quotidienne leur ont procuré la sagesse de savoir résister et surmonter toutes les adversités. Ils ont foi dans la vie !

En cette période de fortes contestations sociales en France, quel regard portez-vous sur les contestations de la réforme du système de retraite ?

Critiquer c’est bien, proposer c’est mieux. J’ai lutté toute ma vie aux côtés des plus démunis, des exploités et des pauvres. Au fur et à mesure de mes combats, je me suis rendu compte que les révolutions sont nécessaires pour changer la société, mais pas suffisantes. Il faut passer de la contestation violente à des solutions innovantes plus solidaires venant d’en bas, de la masse, comme le commerce équitable et autres mouvements d’économie sociale et solidaire. Cette prise de conscience, je l’ai eue après la chute d’Allende au Chili en 1973, où nos efforts n’ont servi à rien.

Quelle est votre plus grande réussite après tant de combats ?

C’est avoir appris et continué à apprendre de la sagesse de mes compagnons indiens d’UCIRI. Je suis arrivé au Mexique avec mes trois doctorats en poche et mon expérience au Chili. En atteignant la forêt d’Oaxaca, beaucoup des convictions que j’avais m’ont bien peu servi. J’ai compris que science et sagesse sont deux dimensions très différentes de l’être humain. J’avais la science, ils m’ont appris la sagesse de la nature, la sagesse du partage.

Quel est le défi le plus important du commerce équitable dans les prochaines années ?

Arriver à sensibiliser le consommateur, à lui faire comprendre que la consommation identitaire est un leurre, que c’est du superflu. On peut exister sans forcément consommer à chaque instant, frénétiquement. Le commerce équitable est un instrument destiné à faire évoluer les consciences. Il donne au consommateur la possibilité d’être un acteur réfléchi de ses propres décisions d’achat, au-delà de toute propagande et de tout conditionnement.

* Directeur général France de Max Havelaar et chroniqueur sur la Web radio de Néoplanète.

Biographie express

Prêtre ouvrier, Frans van der Hoff s‘installe à Santiago du Chili pour travailler dans les barrios, dès 1970. Lors du coup d‘État de 1973, il part au Mexique pour travailler dans les bidonvilles de Mexico puis à Oaxaca dans le sud du Mexique. C’est là qu’il prend conscience de la misère des producteurs de café. En 1981, il participe à la création et au développement de UCIRI (Union de Comunida des Indigenas del Istmo), une coopérative de producteurs de café, qui se fixe pour objectif de contourner les intermédiaires locaux (appelés « coyotes » à cause de leurs méthodes sans transparence).

En 1985, rencontre avec Nico Roozen, responsable du développement à l‘agence de développement œcuménique Solidaridad. Le 15 novembre 1988, ils lancent le premier label du commerce équitable, Max Havelaar, et installent des filières de commercialisation du café. Un modèle qui va s’étendre à d’autres filières (chocolat, thé, sucre, coton, fruit, riz…). En 2009, les ventes certifiées commerce équitable s‘élèvent à 3,4 milliards d‘euros dans le monde entier et permettent de travailler avec plus de 850 organisations de producteurs. Cette initiative rassemble 1,5 million de producteurs, dans 58 pays en développement.

Bibliographie

Organiser l’espérance
Analyse sur la situation économique, politique et religieuse des paysans de 1980 à 1992 au Mexique
L’Aventure du commerce équitable
, aux éditions Lattès (2002)
Nous ferons un monde équitable, chez Flammarion (2005)

FRANCISCO VAN DER HOFF BOERSM
Manifeste des pauvres

Extraits :

Un Internet plus net

« Aujourd’hui, il n’existe pas encore de vaste plateforme  écolo-sociale sur Internet. Ce serait déjà un grand pas en avant de pouvoir réunir toutes les forces, toutes les propositions alternatives sur une plateforme qui serait à la fois un grand lieu d’expression, de démocratie et en même temps quelque chose de constructif. Par exemple, dans le Kerala (État situé au sud-ouest de la péninsule indienne), l’accès à la téléphonie mobile a permis aux pêcheurs de voir leurs revenus augmenter de 8 %. Au Mexique, comme ailleurs, les bénéfices du commerce équitable ont permis aux communautés organisées, de se doter d’ordinateurs et d’accès à Internet. Ainsi, elles ont pu avoir une idée plus précise des cours de ce qu’elles produisaient sur les différents marchés et savoir où se plaçaient leurs concurrents. Dans certains cas, comme dans l’État de Madhya Pradesh, en Inde, le revenu des paysans a crû de 33 % par ce biais. L’apprentissage, l’éducation à distance rendus possibles par les nouvelles technologies a aussi accrû l’expérience des petits paysans, ainsi que leurs connaissances : météo, formation, information, vente et achat en direct… Le développement de l’accès à Internet auprès des populations les plus défavorisées est donc une condition de leur survie. C’est la preuve que les nouvelles technologies peuvent apporter beaucoup aux déshérités. »

L’homme et la nature

« L’industrialisation d’une vallée a des effets à des centaines de kilomètres sur les forêts. Pour autant, les tenants de la deep ecology sont des radicaux qui ne tiennent pas compte du fait que, bien souvent, les habitants des zones forestières permettent la survie de la biodiversité parce qu’ils connaissent leur terre, que c’est la leur et que par conséquent ils y font attention. Sortir les populations de ces régions serait une erreur. Dans la nature, à l’état sauvage, les lions et les éléphants vivaient bien ensemble… Je pense que les hommes et la nature peuvent cohabiter. L’homme peut être un bon régulateur qui maintient un équilibre dans les zones au sein desquelles il habite. Il a lui aussi le droit de survivre. L’homme n’a pas moins de droits que les animaux. Les deux ont des droits, mais pas plus l’un que l’autre. Il faut trouver un équilibre, dans le respect de “ notre mère la Terre ”, – ou Tierra Madre – comme disent ici les Mexicains. On n’est pas dans le mythe du “ bon sauvage ”, il ne s’agit pas de romantisme, mais de la recherche d’un modèle de coexistence pacifique, de respect et de bénéfice mutuel. »

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Fortement engagé dans les questions de solidarité internationale, Joaquin Munoz s’intéresse de près à l’accès au crédit des entreprises agricoles. Il se consacre alors au projet Agrofine qui a pour but de faciliter l’accès au financement des coopératives agricoles certifiées par Max Havelaar. Depuis 2007, il a passé le relai et a repris la direction de l’association Max Havelaar.