Émilie Barrucand, la fille de Raoni

Pour cette jeune ethnologue, l’action se passe là-bas, dans la forêt. Avec son association, Wayanga, soutenue par la fondation Albert II de Monaco, Émilie Barrucand apporte son appui aux Kayapos afin de sauvegarder leur culture ancestrale. Par Audrey Mouge.

Depuis dix ans, Émilie Barrucand partage sa vie entre la France et le Brésil, dans le village du grand cacique, en plein cœur de l’Amazonie. Si la jeune française parle aujourd’hui couramment leur langue, son premier séjour chez les Kayapos n’a pas été de tout repos. Émilie se souvient : « Je ne comprenais ni leur langage, ni leurs coutumes, ni leurs blagues. Je croyais parfois qu’ils me menaçaient. J’ai mis du temps à réaliser qu’ils avaient en fait beaucoup d’humour. Et qu’ils s’amusaient. Qu’ils me testaient ! ».

« Le destin »

À l’âge où toutes les petites filles jouent à la poupée, elle se passionne pour les peuples autochtones et « la grande forêt ». À 15 ans, Tristes tropiques, le plus célèbre livre de Claude Levi-Strauss, scellera son destin. Cette fois, c’est sûr, elle veut consacrer sa vie à défendre les peuples indigènes d’Amazonie. L’idée ne la quittera plus. Elle rencontre Raoni en 2001 lors de son passage en Europe pour sensibiliser « les Blancs » à l’avenir de l’Amazonie et lui expose son projet de soutien aux peuples autochtones. Décidant de lui faire confiance, Raoni l’invite à le suivre en terre kayapo. « Le destin ! », lance-t-elle, comme pour tenter d’expliquer l’inexplicable. Après quatre longs mois d’immersion sous la canopée, Émilie Barrucand parvient à se faire accepter de tous les leaders politiques indigènes : Kayapo, Pareci, Irantxe, Bororo, Juruna…

Bébé en écharpe, à la kayapo

De retourn en Franc, elle crée l´association Wayange, « chamene » en kayapo. Objectif : défendre les droits, les terres et la culture de ces peuples. Une démarche encouragée à quatre reprises par différents prix (Défi Jeune, Bourse de l´Aventure, Bourse Créavenir et, plus récemment, le Prix Conscience). En France, Émilie écrit un livre, Wayanga, l´Amazonie en sursis (Cherche Midi-2005) et, au Brésil, elle entame un long travail d’archivage pour aider les Indiens à conserver leur patrimoine culturel et la mémoire des anciens. « Ce sont toujours eux qui me disent ce qu’ils souhaitent réaliser. Je ne leur impose aucun projet. Je suis juste un instrument à leur service », précise l’ethnologue. Elle revient tout juste d’un séjour de trois mois dans la « grande forêt ». Pas seule cette fois, mais avec son fils de 3 mois qu’elle a tenu à présenter, sans tarder, à sa « seconde famille ». Bébé en écharpe -à la kayapo-, carnet de notes dans une main, enregistreur dans l’autre, elle garde la même détermination. « Les Indiens d’Amazonie sont toute ma vie. Je me suis engagée à tout faire pour les aider. Jamais je ne pourrai les abandonner. »

L’interview d’Émilie Barrucand par Audrey Mouge.

Comment est né ce projet d’archivage du patrimoine culturel kayapo ?
C’est Raoni qui me l’a demandé. Il est très préoccupé par l’avenir de son peuple. Les Kayapos ont vu ce qui est arrivé aux peuples autochtones d’Amazonie qui ont glissé vers notre monde. Ils ont suivi le modèle blanc. Ils ont perdu leurs terres, leur culture et doivent aujourd’hui faire face à des problèmes de délinquance, d’alcoolisme ou de suicide.

Comment avez-vous procédé ?
J’ai collecté les mémoires de Raoni, mais aussi celles d’autres chefs kayapos des villages voisints. Un travail colossal qui m’a permis de mettre à leur disposition une collection de CD rassemblant plus de trente heures d’enregistrement : chants, danses, mythes, cérémonies, histoires… Je leur ai également rapporté des archives photos et vidéos témoignant de leurs premiers contacts avec les Blancs. Ces films les ont beaucoup émus et ont créé une vraie dynamique commune autour du projet.

Qu’allez-vous faire de ces archives ?
Toujours conformément aux souhaits des Indiens kayapos, un Centre de préservation de la culture mebengokre (nom originel du peuple kayapo), financé par mon association Wayanga, va prochainement être construit, dans le respect de l’architecture locale. Les Kayapos pourront ainsi conserver, sur leurs propres terres, toutes ces archives en un lieu unique protégé de l’humidité, de la chaleur, des insectes et de la poussière.

En quoi la préservation de la mémoire des anciens peut aider à la survie des peuples kayapos ?
Les Indiens n’ont jamais eu un comportement prédateur envers la forêt. La protection de l’environnement fait partie intégrante de leur culture. Préserver la mémoire des anciens, c’est préserver leur rapport à la terre et perpétuer la tradition de pratiquer une gestion durable de la nature. C’est aussi inciter les jeunes kayapos à perpétrer ce mode de vie. Résister aux sirènes du monde moderne. Et les encourager à assurer la relève.

Pour continuer à mener ses projets, Wayanga a besoin de votre soutien :

Association Wayanga
26, rue Damrémont
75018 Paris
www.planetattitude.com

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