Dans un pays de cocagne

Né en Franche-Comté, petit-fils de patron de bistrot, fils d’employé dans l’automobile, Jean-Guy Henckel n’était pas programmé pour consacrer son existence aux plus démunis. Mais le hasard des rencontres en décide autrement. Alors qu’il est éducateur au sein d’un centre d’hébergement à Besançon, il fonde le premier Jardin de Cocagne.

L’idée est simple : donner du travail à des personnes en difficulté, en développant une agriculture de proximité et en distribuant des légumes bio à des adhérents consommateurs. Le premier jardin fait des petits et en 1999 naît officiellement le Réseau Cocagne.

Ce livre est le portrait de Jean-Guy Henckel par lui-même, au fil d’entretiens qui se sont succédé pendant six mois.

Dans un pays de Cocagne
Entretien avec Jean-Guy Henckel
Préface de Patrick Viveret
Collection Conversations solidaires
Prix : 14 euros
Format : 120 x 200 mm
Nombre de pages : 160 pages

Voici quelques extraits de l’ouvrage :

Comment s’équilibre économiquement un Jardin de Cocagne ?

Un Jardin de Cocagne s’appuie sur trois produits principaux : le chiffre d’affaires compte en moyenne pour 23 %, les subventions pour 30 %, les aides aux postes pour 47 %. Les charges consistent pour 15 % en achats divers et pour 85 % en frais de personnel (25 % pour l’encadrement, 60 % pour le personnel en insertion). Nous sommes davantage une entreprise de main d’oeuvre qu’une exploitation maraîchère classique. Notre équilibre financier doit être trouvé autour des deux prestations que nous vendons : l’insertion, et la production et distribution de légumes. Au-delà du chiffre d’affaires, nous surveillons de près le taux de rentabilité à l’hectare, qui constitue un indicateur de comparaison fiable avec le secteur professionnel. À moins de 20 000 euros par an et par hectare, un Jardin peut progresser. À 30 000 euros, il est au niveau des bonnes entreprises de maraîchage. Contrairement à la plupart des entreprises de notre système mondialisé et capitaliste, qui n’ont qu’une mission économique, nous avons une double mission : il ne s’agit pas de monter des exploitations maraîchères à stricte visée économique, mais de développer également l’agriculture biologique et de s’occuper de personnes en difficulté. Dans cette aventure, nous devons faire vivre ensemble trois soeurs ennemies qui cohabitent très mal : l’économie, le social et l’écologie. Et ce choix, bien que complexe, me paraît être réellement la piste à suivre aujourd’hui. On peut, en effet, s’interroger sur la viabilité des grands groupes actuels. Même s’ils maîtrisent le monde aujourd’hui, ils semblent n’avoir que très peu d’avenir. On ne peut pas laisser grandir une pauvreté massive et continuer à mettre la planète en danger. On ne peut plus avoir pour seul objectif de gagner du fric ! Il faut changer d’approche. Même si je trouve personnellement que l’argent et la monnaie sont une très belle invention ! Quand elles viennent rétribuer plus de solidarité, d’environnement et de bien-être…

Comment décririez-vous votre projet ? Entre le levier de l’agriculture biologique et le levier de l’insertion, les priorités sont-elles les mêmes d’un Jardin à l’autre ?

Notre projet, depuis le début, associe une démarche économique, une démarche environnementale et une démarche sociale. D’un jardin à l’autre, on recherche un équilibre. Si je pousse le curseur social à fond, je déglingue tout au niveau technique et économique. Pour être clair, si je prends 25 personnes extrêmement désocialisées, à la rue, je ne pourrai pas produire. À chaque fois qu’on envisage un investissement ou l’accueil d’une nouvelle personne, il faut faire rapidement cette gymnastique et se demander : qu’est ce que ça va rapporter du point de vue économique, du point de vue environnemental et du point de vue social ? On est un peu comme un ingénieur du son avec ses boutons : quand on a bien placé les curseurs, la musique Cocagne qui sort des enceintes sonne juste ; quand on les a mal placés, il y a trop de basses ou trop d’aigus. Tout est une question d’équilibre. En 15 ans, on a beaucoup appris : d’un point de vue technique, nous savons combien de personnes doivent travailler sur un hectare de maraîchage bio et le chiffre d’affaires sur lequel on peut tabler… À partir du moment où on sait que l’on peut faire 50 ou 60 000 euros de chiffre d’affaires, si le jardin est à 20 000, c’est qu’il y a un problème : a-t-il assez de matériel, la terre est-elle de mauvaise qualité ? S’il n’y a pas d’explication de ce genre, c’est qu’il y a une marge de progression importante à obtenir. D’un point de vue économique, nous sommes dans le champ d’une économie plurielle, avec plusieurs sources de revenus : il y a les aides au poste, les subventions, le chiffre d’affaires ; il y a aussi la force bénévole qu’on essaie de comptabiliser — trois personnes qui travaillent quasiment à plein temps et qui ne sont pas payées, c’est de la valeur créée. On essaie de comptabiliser tout ça, de voir où sont les sources de déséquilibres et les marges de progression. On essaie aussi d’avoir une vision environnementale plus complète. Dans un premier temps, nous nous occupions essentiellement d’agriculture biologique, point. Aujourd’hui, on parle de refuges pour les oiseaux, de jardins pédagogiques… Au début, on ne s’embêtait pas trop : quelques serres, un petit mobil home et c’était parti. Désormais, on fait plus attention au paysage, à la gestion de l’eau, à la sensibilisation des acteurs qui gravitent autour des jardins, aux éco-gestes, comme la gestion des composts, on essaie de planter des haies, d’avoir des bâtiments qui correspondent aux normes de haute qualité environnementale… En tant que réseau, nous avons quantité d’indicateurs, de mesures… Un réseau, ce n’est pas un « machin » de Paris qui intervient de manière verticale dans les Jardins pour dire : tu fais comme ci, tu fais comme ça. C’est comme l’accompagnement social d’un camé ou d’un alcoolique : ce n’est pas lui donner l’injonction de cesser de boire qui va le faire arrêter, mais prendre le temps d’être avec lui, de discuter, de s’en approcher — petit à petit, vous allez avancer. Avec des directeurs de structure, c’est un peu la même chose ! C’est un long travail d’imprégnation, compliqué et fastidieux. La question des relations sociales, de l’humain dans les structures, est aussi centrale à mes yeux. Les gens ne veulent plus être jugés uniquement pour ce qu’ils font mais aussi pour ce qu’ils sont. On le voit bien avec les gens en difficulté : dans notre société, on n’a pas trouvé mieux qu’avoir un travail pour exister, pour avoir du lien. Si vous avez un travail, ça ira beaucoup mieux dans votre famille, dans votre voisinage ; dans votre peau aussi, car vous existez par rapport à tout ça. On l’a vu avec des gens très déqualifiés, en grande difficulté, mais aussi avec des cadres sup, issus d’écoles prestigieuses et qui se sont retrouvés sur le carreau dans les années 1980-1990. Ils réussissaient, et se sont vus d’un seul coup, en deux ans de chômage, réduits psychologiquement à rien du tout parce qu’ils n’avaient pour exister que ce fameux job autour duquel leur vie se construisait. Nous avons essayé de mettre le doigt sur un travers : ce n’est pas parce qu’une association accueille des personnes en difficulté qu’elle en a fini avec les relations sociales. On peut accueillir des personnes en difficulté et être un odieux personnage avec son personnel ! Il reste encore à inventer les grands principes de ce que certains ont appelé le management participatif ou coopératif. On demande beaucoup aux gens en insertion, qui font un travail difficile mais doivent aussi faire un travail sur eux-mêmes pour essayer de s’en sortir ; on demande aussi beaucoup à nos encadrants, qui sont des maraîchers que l’on transforme en travailleurs sociaux. Si on veut les mobiliser, les fidéliser, les garder, il faut inventer des relations sociales un peu particulières — car si on ne leur donne aucune perspective alors qu’on les a formés et qu’ils sont devenus bons, ils vont aller se vendre ailleurs. Pour les jardiniers, ça passe par exemple par des groupes de parole : de manière formelle ou informelle, ils sont consultés sur les conditions de travail, sur les pistes d’évolution, sur la manière dont ils sont accueillis, etc. Ils peuvent s’exprimer sur une foule de questions. Après on en fait une synthèse, et on arrive à ce que j’appelle un projet partagé, quand on a écouté tout le monde. C’est comme cela que se construit notre projet annuel : le conseil d’administration et l’équipe nationale travaillent ensemble à partir d’une trame composée de cinq têtes de chapitre — essaimage, animation, professionnalisation, communication et vie associative —, que nous complétons d’une multitude d’actions. Notre guide principal est l’évaluation des Jardins réalisée chaque année. C’est grâce aux débats que celle-ci provoque que nous construisons notre projet commun, qui deviendra le fil rouge, le cap dont nous avons tous besoin pour ne pas nous disperser. Car au cours de l’année, ça panique, ça court : les personnels ont besoin d’un fil d’Ariane, d’objectifs politiques précis, de savoir pourquoi on fait telle chose… Il en va ainsi, par exemple, pour ceux qui organisent les formations : celles-ci doivent participer à un projet global. Quand quelqu’un a été intégré à toute la réflexion, il a une vision collective et comprend pourquoi il fait ce travail. On observe aujourd’hui dans toutes les organisations une tendance au sectionnement, qui fait que les gens parlent de perte de sens : ils ne comprennent plus pourquoi ils remplissent tel ou tel formulaire toute la journée. Ce formulaire peut être déterminant — ou ne servir à rien ! Si l’on veut faire du management, il faut penser à tout ça et donner une vision, un cap, des objectifs. Les encadrants techniques, en particulier, sont des gens extrêmement précieux pour nous. Nous concevons des projets sur le papier ; eux les font vivre. Quand on sème l’utopie, on récolte la réalité.

Avez-vous d’autres projets de développement ?

Le Réseau Cocagne peut intégrer des projets ou des structures qui ne sont pas forcément des jardins maraîchers d’insertion. Outre les projets particuliers tels que Fleurs de Cocagne, nous avons créé le label « Cocagne innovations » qui permet d’intégrer au cas par cas soit des diversifications de Jardins, soit des structures totalement externes. Les critères sont toujours les mêmes : solidarité, emploi, économie et environnement. L’entreprise d’insertion Oasure, qui innove en créant et installant une solution écologique pour épurer les eaux usées par roseaux, est par exemple une émanation du Jardin de Cocagne de Saint- Just-Saint-Rambert, dans la Loire. Nous soutenons aussi des opérations à fort potentiel de développement tel que Planète Sésame — entreprise d’insertion qui emploie des femmes issues de l’immigration pour élaborer une cuisine du monde — à qui nous servons de « couveuse à réseau Nous travaillons aussi à l’émergence de lieux de vie et de travail pour accueillir des personnes en grande détresse, souvent incapables de s’assumer seules. Comme elles peuvent constituer près de 20 % des effectifs d’un Jardin de Cocagne, il nous a fallu imaginer des dispositifs adaptés. C’est le cas à Saint-Hilaire du Touvet dans l’Isère, à Selles-sur-Cher dans le Loir-et-Cher ou à Toulaud en Ardèche. Ces structures prouvent qu’un travail est possible même avec un public très marginalisé. À l’autre bout de la chaîne, nous envisageons l’implantation en périphérie des grandes villes de coopératives de production en maraîchage bio (Cocagne & Co). Ces structures très bien équipées créeront des emplois pérennes pour répondre à la demande des grosses agglomérations en matière d’agriculture bio. L’avenir du Réseau Cocagne passe par la juxtaposition et l’entraide entre ces entreprises, rentables économiquement, et d’autres qui ne le seront jamais, parce que trop « sociales ». En termes de stratégie externe, nous devons quand cela est possible nous rapprocher des autres entrepreneurs sociaux pour peser plus, et réussir ainsi à nous développer davantage. C’est le principe de l’écologie industrielle . Des organisations de l’économie sociale et solidaire comme le Codes (Collectif pour le développement de l’entreprenariat social) favorisent ces regroupements. Tout comme l’association Ashoka , dont la rencontre m’aurait permis d’aller beaucoup plus vite si je l’avais connue au début des années quatre-vingt-dix.

Certains dénoncent les effets pervers de l’assistanat, du RMI par exemple. Qu’en pensez-vous ?

Le RMI, comme trappe à la glandouille… Je ne suis pas de cet avis : quand on va vraiment mal, on n’a plus de stratégie collective et on développe des stratégies individuelles de débrouille ou de survie qui, si on les regarde de très loin, sont constituées d’éléments critiquables. Dans ma Franche-Comté natale par exemple, on coupe du bois et on l’écoule au noir, on élève des poules et on vend les oeufs. Quand le RMI a été créé en 1988 par Michel Rocard, il y a eu des débats virulents sur la fixation de son montant. À l’époque, on a décidé qu’il correspondrait à la moitié du Smic, soit environ 2 000 francs. On craignait qu’en donnant plus, les personnes restent chez elles. Une petite catégorie des bénéficiaires reste chez eux, c’est vrai, mais la plupart cherchent un emploi. Sur les 3 000 personnes qui travaillent dans les Jardins de Cocagne, beaucoup ont intérêt à ne pas venir bosser. C’est particulièrement vrai pour les femmes seules avec enfant. Mais l’image de soi compte autant que l’aspect économique. Après, il y a le jeu pervers des prestations sociales…Nos sociétés capitalistes et mondialisées génèrent ce que j’appelle des oubliés, des rebuts diraient certains. Il y a toujours des personnes qui ne prennent pas le train de la croissance, qui échappent au processus normal – formation, travail, indépendance économique, achat d’un pavillon, naissance d’enfants. Pour moi, peu importe la manière dont on les soutient, peu importe que ce soit de l’assistance, du moment qu’on ne les abandonne pas. Quand une personne retrouve dignité et travail grâce à une coopérative italienne, tant mieux. Quand des associations américaines réinsèrent des toxicomanes par le jardinage grâce à des fonds privés, j’estime qu’elles défendent les mêmes valeurs que nous.

Les Jardins De Cocagne c’est également un site : reseaucocagne.asso.fr

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