Un chocolat au goût amer

IMG_1566Près de 40 millions de personnes dans le monde dépendent de la culture du cacao pour vivre. Au Ghana, depuis 1993, un groupement de coopératives de producteurs adhère au label Fairtrade/Max Havelaar. Reportage.

 

Textes et photos par Jean-Michel Véry

 

À quatre heures d’Accra, la capitale ghanéenne, Kumasi est le chef-lieu de la région d’Ashanti, au cœur du bassin cacaoyer. Quatre heures de routes, parfois de pistes improbables, balisées d’affiches électorales, jalonnées aussi d’églises méthodistes, apostoliques, adventistes… qui vous interpellent de leurs panneaux géants où le visage du Christ invite à la rédemption. Une alternance de messages politiques : « John Mahada for a better Ghana », ou religieux :  « God is good ». Dans cette capitale régionale siège Kuapa Kokoo, une des dix coopératives ghanéennes certifiées Fairtrade (1).

Kuapa Kokoo signifie littéralement « producteur de bon cacao » en twi, le dialecte local. Créée en 1993, elle regroupe 65 000 membres qui cultivent l’or brun sur cinq régions et dans 1 350 villages.

Un cédi, soit 35 cts d’euro, c’est le montant à acquitter pour intégrer le groupement. À ce prix-là, vous achetez des perspectives de développement, la stabilité, des infrastructures, de l’école, de l’eau, la santé et, en prime, la démocratie. Car, conformément à la charte Fairtrade, déjà clairement engagée en faveur du respect de l’environnement (pas d’OGM, gestion de l’eau et des sols, limitation des produits chimiques…), la coopérative organise, tous les quatre ans, l’élection de ses cinq représentants, avec au minimum deux femmes au sein des élus, et une assemblée générale annuelle.

DSCN9335Jusque-là tout va bien. Mais le système Fairtrade se décompose en deux mouvements. D’une part la production 100 % équitable, tenue à un cahier des charges responsable et précis, d’autre part la labellisation, et donc le commerce, la vente. Et c’est là que ça pêche. Seuls 30 % de la production de la coopérative de Kumasi sont vendus à des acheteurs qui labellisent le chocolat issu du cacao équitable. Soit, pour Kuapa Kokoo, 12 700 tonnes sur les 42 320 de fèves récoltées (2). Pour obtenir la certification « commerce équitable » sur leurs plaquettes de chocolat, les acheteurs acceptent de régler une facture majorée d’au minimum 10 % par rapport au prix du marché. Car le système Fairtrade intègre « Premium », une prime au développement de 200 dollars par tonne de cacao équitable. Elle représentait pas moins de 2,8 millions de dollars sur l’exercice 2010-2011 (3). À mettre en perspective avec les 446 dollars de revenus annuels de base payés aux fermiers pour 250 kg récoltés. Cette prime est censée permettre l’élaboration de projets tels que la construction d’écoles, de sanitaires, de centres de santé ou de programmes en lien avec la biodiversité ou la reforestation. Selon Kuame Owusu, le directeur de Kuapa Kokoo : « Les bénéfices du commerce équitable sont énormes pour les familles de producteurs et c’est l’avenir qui se construit. »

Au village d’Amankwatia, à quelques encablures du siège de la coopérative, l’accueil est chaleureux et l’odeur de chocolat omniprésente. Pour s’y rendre, trois kilomètres de piste rouge bordée de bananiers séparent le bourg fermier des premiers commerces. Sous les chants traditionnels des femmes, suivis d’une prière, le chef de village déroule son discours de bienvenue. Cent trente-six familles habitent là, environ cinq cents personnes. Toutes n’œuvrent pas dans le commerce équitable. Les conditions de vie y sont spartiates et un unique panneau solaire permet de recharger les téléphones portables ou de s’éclairer le soir pour travailler, lorsque la température se fait plus clémente.

DSCN9310Hawa Konedu, 68 ans, depuis 15 ans à la coopérative, confie qu’elle est venue « attirée par la transparence et le cash bonus ». Le « cash bonus », une prime de 2 cédis par sac de 62,5 kg, environ 0,70 cts d’euro, mais versée au-delà des 250 kg minimum (4 sacs) par année exigés par l’union des producteurs. Hawa est veuve, son mari était fermier, elle espère que ses cinq enfants continueront l’activité. Pour Ade, mariée et mère de six enfants : « Les femmes ont pris le pouvoir ! ». Et de partir dans un grand éclat de rire : « Elles peuvent faire le business qu’elles souhaitent, gérer l’argent à leur guise et investir dans des activités complémentaires. » Cette année, elle en est à 6 sacs, au meilleur elle en a récolté 15 sur les cinq hectares de forêt qu’elle exploite. Et, quand la saison est mauvaise, elle cultive papayes, tomates et légumes qu’elle revend au marché. À 62 ans, elle a été élue secrétaire du groupe des femmes. Indéniablement, ce sont les femmes qui sont moteur d’initiatives.

IMG_1642Début d’après-midi, c’est l’heure chaude, les enfants sortent de l’école. En uniformes, chemise orange et short chocolat pour les garçons, robe lie-de-vin à lisière jaune pour les filles. Tableau noir et craie blanche, pupitres en bois où se serrent dans la classe une trentaine d’élèves, l’école existe depuis 2010. Elle accueille, de 8 heures à 15 heures, dans une dizaine de classes du primaire au collège, 400 élèves du village et surtout des environs, issus ou non de Kuapa Kokoo. Et pour eux, comme nombre d’écoliers, c’est plutôt une corvée, d’autant que le sommaire terrain de foot, sport très prisé dans le pays, jouxte l’établissement. Onze professeurs, logés sur place dans des bungalows financés par Kuapo Kokoo, dispensent l’anglais et les sciences. Moses Akamtuesianko, 33 ans, chemise bleue siglée « Education Unit », est l’un d’entre eux. « Avant, beaucoup d’enfants n’allaient pas à l’école qui se trouvait à de longues heures de marche du village », s’enorgueillit le jeune prof. Ibrahim, lui, est l’un de ses élèves. Il a tout juste 15 ans. Son souhait : devenir musicien, et surtout pas coco farmer,pour enfinquitter le village. Du même âge, Zinabu, elle, en 2e année de junior school (collège), se rêve en nurse au sein de la communauté des fermiers. Parallèlement à cette volonté de développer le système éducatif, la coopérative a mis en place un projet de lutte contre le travail des enfants :  « Stop child labour now ». Un programme qui permet de repérer les défaillances au sein des familles et assure une prise en charge des enfants afin de les intégrer dans un cursus scolaire.

IMG_1525C’est donc un sentiment partagé que laisse le village d’Amankwatia. Assurément, la misère est toujours prégnante sur ces petits producteurs africains, et ce malgré les efforts de Fairtrade/Max Havelaar et les bonnes volontés sur place. Pas de doutes sur l’intégrité et les valeurs de l’association qui, à l’évidence, a contribué malgré tout à certaines avancées sociales, économiques, environnementales et surtout à l’évolution de la place des femmes au sein des communautés.

Fraude à la pesée, travail des enfants, isolement, conditions de vie, éducation, santé, insécurité alimentaire, biodiversité… des problématiques qui traitées collectivement et démocratiquement laissent à espérer que le consommateur, sensibilisé, basculera à terme vers des échanges réellement équilibrés. Pour ce faire, il faudrait aussi que Fairtrade trouve un juste positionnement et un vrai statut. Association, label, marque commerciale, ONG ? L’image est quelque peu brouillée dans les esprits. À voir la place réservée par la grande distribution aux produits issus du commerce équitable, le travail commence peut-être par là.

 

(1) Fairtrade/Max Havelaarest une association de solidarité internationale composée à parité de représentants de producteurs du Sud et d’organisations de la société civile du Nord.

(2) Source Max Havelaar France.

(3) Source Max Havelaar France.

 

Les chiffres que l’on nous cache

Le revenu des producteurs

1 dollar/jour et par personne, pour une famille de 6 à 7 individus dépendant uniquement de la production de cacao.

Exploitations

90 % de la production mondiale provient de petites fermes de 2 à 5 hectares.

Commerce équitable

1,3 % des volumes de cacao sont vendus selon les conditions du commerce équitable, soit seulement 127 000 producteurs concernés.

Conditions de travail

Plus de 250 000 enfants sont exploités dans les plantations de cacao d’Afrique de l’Ouest, principalement en Côte d’Ivoire. Près de 15 000, âgés de 9 à 16 ans, ont fait l’objet de trafics humains afin de grossir la main-d’œuvre des plantations de cacao, de café et de coton.

 

Source : Cocoa barometer 2010-OIT (Organisation mondiale du travail).

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Jean-Michel Véry

Guitariste, compositeur, après dix ans de bons et loyaux services auprès de musiciens comme Andy Chase, Laszlo de Trèbes ou Vivien Savage, il débranche pour le journalisme et collabore avec L’Optimum, Le Figaro, Politis… Un père anglais et une mère égyptienne, aux ascendances touaregs, lui confèrent génétiquement le goût du voyage. Il signe régulièrement la rubrique « tourisme » pour Néoplanète.