Argentine : Eloisa cartonera fait un carton

Publier des livres sur des cartons glanés dans les poubelles, voilà l’idée de la maison d’édition argentine Eloisa Cartonera, qui fait des émules dans le monde entier. Retrouvez cet article dans NEOPLANETE 19

En Argentine, les fictions font parfois des miracles. Après la grande débâcle économique de 2001, des milliers de « cartoneros » sortent la nuit tombée pour fouiller les poubelles de Buenos Aires. Puisque la ville ne trie pas les ordures, ces recycleurs de fortune se mettent à glaner papiers et cartons pour les vendre à prix modique aux usines de récupération. De quoi donner des idées à une bande d’artistes, dont l’écrivain Washington Cucurto. Avec des habitants du quartier populaire de la Boca, ils décident de lancer une maison d’édition qui travaille sur ces cartons devenus symboles de la crise. Ainsi naît Eloisa Cartonera.

Dès 2003, la coopérative propose aux « cartoneros » de leur acheter les plus belles pièces de leur collecte, deux fois plus cher que les usines, pour en faire des couvertures de livres. Ces cartons sont coupés, pliés en deux et peints à la main. Imprimé sur une antique Multilith 1250, chaque livre devient un objet unique, social, écologique, mais aussi artistique. « L’idée n’était pas de faire une bonne œuvre, explique Washington Cucurto. Comme beaucoup de coopératives nées après la banqueroute du pays, nous cherchions une façon  alternative de travailler, d’apprendre à subsister de façon autonome, en mettant nos forces en commun pour produire quelque chose de beau. »

Chaque « compañero » d’Eloisa met donc la main à la pâte. Et le petit local devient rapidement un lieu de vie où les habitants de la Boca viennent s’asseoir, discuter, boire un verre.

« Cartonera » pendant plusieurs années, Miriam, 26 ans, est longtemps passée devant la coopérative sans oser entrer. Elle écume alors les rues en traînant son chariot et les mirages de la drogue. « Je n’avais pas lu de livres depuis le collège, mais j’étais attirée par les couleurs et les dessins », raconte-t-elle. Elle finit par franchir la porte et, peu à peu, se laisse convaincre de venir peindre des livres. Depuis, elle n’a pas lâché son pinceau et voyage dans tout le pays pour présenter des ouvrages qui connaissent un franc succès.

Le catalogue d’Eloisa Cartonera compte près de 200 titres, dont les œuvres d’illustres auteurs latino-américains – Tomás Eloy Martinez, Cesar Aira ou encore Julio Cortazar – qui ont gracieusement cédé leurs droits à la coopérative. Résultats, ces ouvrages peuvent être vendus moins cher qu’ailleurs,  entre 1 et 3 euros en moyenne, dans le local de la Boca, mais aussi dans les plus grandes librairies de Buenos Aires ou dans des expositions d’art contemporain.

Une réussite qui a fait des émules : en quelques années, le concept argentin s’est exporté dans toute l’Amérique latine, mais aussi au Mozambique, en Espagne, en Allemagne, en Italie, où des « petites sœurs » d’Eloisa ont vu le jour. En France, une maison d’édition en carton, la Guêpe cartonnière, vient ainsi de prendre son envol à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). De son côté, la coopérative argentine a encore d’autres projets. Elle vient de s’acheter un petit lopin de terre en banlieue de Buenos Aires. Une affaire de culture encore une fois, mais biologique.

 

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